Alcool, le péril jeune

Un dossier de Libération sur la consommation d’alcool chez jeunes…

Source : http://www.liberation.fr/actualite/societe/347137.FR.php
Date : 23/08/2008

Degrés

Bienvenue en France, pays jeune, champion d’Europe de la fécondité… et installé dans le peloton de tête de l’alcoolisme.

Longue tradition certes. Mais tendance nouvelle chez les jeunes.

Le samedi chez nous, un bon tiers des 12-25 ans boivent de l’alcool, un comportement lié à la fête chez 75 % des étudiants.

A tel point que le gouvernement s’alerte de ces dérives. Roselyne
Bachelot, en juillet, a sorti l’artillerie lourde : il est question,
dès le début de 2009, d’interdire la vente d’alcool aux mineurs, comme
l’ont déjà fait quinze pays d’Europe.

Ce genre d’annonce, pour spectaculaire qu’elle soit, suscite
toujours en France de bonnes vieilles polémiques alimentées par les
lobbies des alcooliers, des cafetiers et des distributeurs. La
prohibition ne sert à rien, avance-t-on ; celle du cannabis n’empêche
pas les collégiens d’en fumer. L’argument est recevable. «Stop à l’Etat
nounou», entend-on aussi, cet Etat qui nous empêche de fumer, de manger
des graisses… et maintenant de boire. Cet argument-là, idéologique, est
discutable. Mais on est obligé de constater que, dans nos sociétés où
les responsabilités se diluent, l’Etat et la loi prennent de plus en
plus en charge le rôle autrefois assumé par la famille. On peut le
déplorer, mais c’est ainsi.

Si l’on estime pourtant que la santé des jeunes Français est un
sujet sérieux, soyons sûrs cependant que la seule prohibition ne
suffira pas. C’est une véritable politique qu’il faut mettre en place.
Pour financer de fortes campagnes de prévention, donner des moyens à
l’alcoologie et associer à cet effort l’industrie de l’alcool. Un peu
de courage politique. Il faut aller plus loin.

Plus ivres, plus vite, plus jeunes

Deux études confirment la
banalisation de l’ivresse chez les mineurs. La ministre de la Santé a
annoncé en juillet une série de mesures, dont l’interdiction des
open-bars. Mais les spécialistes regrettent l’absence de mesures de
prévention.

C’est devenu «un rituel». Céline (1), 17
ans, passe tous ses samedis soir dans les bars. Depuis ses 14 ans, elle
a pris goût à ce rendez-vous hebdomadaire. L’idée de «passer une soirée sans alcool» lui paraît impensable. Elle boit, au choix, «une bouteille de vin, six ou sept cocktails, ou dix à quinze shooters [verres d’alcool fort mélangé à autre chose, ndlr]». Le tout dans une «ambiance festive» qui lui «fait du bien».
Bien sûr, la jeune fille connaît les lendemains difficiles. Parfois
avec seulement quelques bribes de souvenirs de la veille. Et souvent,
avec la fatale barre au front. Mais les dérapages, jamais. Elle jure
être «toujours capable de se maîtriser», ne «pas perdre le contrôle», même en étant «complètement bourrée».

«Binge drinking». Philippe, lui a 15 ans. Un peu moins fêtard,
il s’en tient à deux sorties par mois, uniquement chez des amis. Et pas
question de faire les choses à moitié. Le jeune homme boit «environ deux bouteilles de vin par soir, accompagnées de quelques shooters de vodka». Des quantités que, fréquemment, son foie ne pardonne pas. «Il m’arrive de vomir de temps en temps, et de reboire après»
, admet-il. C’est cette fameuse tendance appelée le «binge
drinking» – boire un maximum d’alcool en un minimum de temps – qui
tracasse tant le ministère de la Santé. A la mi-juillet, Roselyne
Bachelot a annoncé trois mesures pour lutter contre l’alcoolisation
massive des jeunes : fin de la vente d’alcool pour les mineurs,
interdiction de consommer à proximité des établissements scolaires, et
fin des opérations «open bars», où la boisson est servie gratuitement
et à volonté. Ces mesures doivent être intégrées à la loi «patients,
santé, territoire» présentée au Parlement à l’automne.

Deux études ont fait bondir la ministre de la Santé. La première,
baptisée Escapad (Enquête sur la santé et les consommations lors de
l’appel de préparation à la défense), a été réalisée sur 30 000 jeunes
de 17 ans. Cette enquête démontre que le niveau de consommation
d’alcool est en baisse depuis 2003, mais que les ivresses sont en
hausse. Avec en tête des boissons les plus consommées, les alcools
forts. Les données les plus affolantes proviennent du programme de
médicalisation des systèmes d’informations en soins de suite (PMSI), un
outil interne commun à tous les établissements de court séjour. Entre
2004 et 2007, il y a eu une augmentation de 50 % des hospitalisations
pour ivresse chez les moins de 15 ans. Un élément souvent interprété, à
tort, comme une forte hausse des comas éthyliques. Inexact.
Médicalement, une ivresse se définit comme un «état jugé suffisamment inquiétant pour que des proches préviennent les secours»
, explique Jean-Michel Reynaud, président de la FFA (Fédération
française de l’addictologie). Si le chiffre demeure inquiétant, il est
à relativiser. Le calcul est effectué en termes de séjours, et non en
termes de personnes. Ainsi, si le même patient revient à trois
reprises, trois séjours seront comptabilisés.

Les mesures annoncées par la ministre de la Santé font doucement rire les jeunes. «On aura toujours un majeur pour nous acheter de l’alcool», assure Philippe, avant de vanter son 1,95 m, qui lui permet «de ne jamais se faire recaler».
Jean-Pierre Couteron, médecin président de l’Anitea (Association
nationale des intervenants en toxicomanie et addictologie) approuve la
cohérence de la mesure, mais regrette «l’oubli du travail de prévention et d’éducation». Pour Michel Reynaud, c’est un bon moyen «d’attirer
l’attention sur un phénomène social peu connu. Nous sommes bien loin de
l’ivresse euphorique d’il y a cinq ou dix ans.»

Industrie alcoolière. La jeunesse d’aujourd’hui serait-elle plus
portée sur la bouteille que ses aînés ? Oui et non. La grande
nouveauté, ce sont les phénomènes de rajeunissement et d’intensité.
«Il faut raison garder. Nous ne sommes pas face à un tsunami de jeunes
alcooliques, ils ne sont pas tous dans la course à l’ivresse»,
souligne Jean-Pierre Couteron. La pratique du «binge drinking» provient des pays anglo-saxons, où «les jeunes travaillent beaucoup, puis explosent. Ce n’est pas un alcoolisme chronique», affirme le médecin.

Arrivé en France il y a une dizaine d’années, le phénomène
s’explique de différentes façons. Monique Dagnaud, sociologue et auteur
d’un essai sur les jeunes et la fête (2), décrypte cette tendance : «Le
marché de la fête qui a évolué, proposant plus de lieux, plus d’alcools
différents. Le contexte est aussi propice. Les jeunes subissent une
forte pression scolaire, la fête est un moyen de décompresser.»
Michel Reynaud accuse directement l’industrie alcoolière, qui aurait «une responsabilité majeure et absolue». Le développement des prémix (canette d’alcool fort et de soda) et autres boissons sucrées auraient «banalisé l’ivresse chez les jeunes. La pression à la consommation est parfaitement orchestrée».

Loin du cliché du jeune perdu qui noie son chagrin dans l’alcool,
toutes les classes sociales sont touchées par ce phénomène. Selon
l’étude Escapad, c’est même «au sein des familles favorisées que les consommateurs sont les plus nombreux». Car faire la fête coûte parfois très cher. Céline avoue que «l’argent
y fait beaucoup, les bouteilles viennent toutes seules. Quand j’ai bu,
je dépense l’argent du taxi dans le vin et je rentre à pied»
. La
jeunesse festive est donc plutôt aisée, et boit plutôt chez des amis.
Elle cherche dans ses ivresses avant tout la sociabilité, mais aussi la
fuite de la réalité. «La fête est le suc de l’existence dans un
quotidien teinté de pessimisme. Avec leurs amis, ils ont une vraie vie,
ce sont des rencontres fusionnelles»,
précise Monique Dagnaud.

Non-dits. Face à cela, les parents sont un peu perdus. «Eux
aussi ils ont fait la fête, ils attendent que jeunesse se passe. Ils
n’ont pas trop envie de savoir ce qui se passe lors de ces soirées,
mais sont tolérants avec les enfants. C’est un univers de non-dits dans
des familles qui, le plus souvent, dialoguent»,
ajoute la sociologue. Céline raconte : «Quand
je rentre je ne marche pas droit. Sur le coup, ça les fait riremême si
plusieurs fois ils m’ont remis en place. Mais ils restent cool. Je ne
dirais pas qu’ils m’ont initié, mais ils ne m’ont jamais dit non plus :
"Ne bois jamais, ne fume jamais."»

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.

(2) La teuf, essai sur le désordre des générations, éd. Seuil.

«Borderline» en bord de Loire

 Depuis deux mois, rien n’y fait : les jeunes se retrouvent sur les
quais de Loire à Orléans (Loiret) pour des soirées fumantes et
arrosées. Ils s’alertent par SMS ou via Internet. Chacun arrive avec
des bouteilles, des canettes achetées au supermarché «pour ne pas trop douiller chez l’arabe du coin». Ces rendez-vous pallient un manque cruel d’activités, la municipalité UMP ?uvrant à faire d’Orléans un musée du silence. «Il n’y a pas d’autre endroit pour se retrouver», explique Benjamin, jeune bachelier, une bouteille de vin à la main. «Nous, on est anti-boîtes de nuit. Quant aux bars, ils sont inabordables.» Alors, dès 20 heures, ils se retrouvent par petits groupes distincts, parfois armés de djembés ou de guitares.

 Certains, à l’image de Vincent, brandissent l’aspect «convivial
de ces rencontres
». «L’alcool désinhibe. Il nous permet d’entrer en
contact avec d’autres jeunes, quelle que soit leur origine sociale
.» Un
enthousiasme tempéré par Benjamin : «On se parle, oui, mais les
barrières sociales demeurent
.» De fait, les jeunes des quartiers
populaires occupent le haut des quais, pendant que leurs petits
camarades des beaux quartiers se retrouvent au bord de l’eau. Entre les
deux tribus, un no man’s land. Même si certains soirs, les frontières
bougent. «Ça part souvent en couille» , explique Marco. «L’autre soir,
on a sauvé un rasta que des jeunes de l’Argonne voulaient foutre à la
flotte

 
En milieu de nuit, dans un bar branché du centre-ville, le téléphone de
Séverine sonne. «Oui ? Vous êtes au bdl [bord de Loire, ndlr] ?
J’arrive
!» Cette étudiante termine son verre et file vers les quais.
«On a besoin d’air frais», s’amuse-t-elle. «C’est là-bas que j’ai fait
ma première nuit blanche. Ce sont souvent des rencontres d’un soir,
mais c’est ça qui est excitant. Tu ne te rends plus compte de rien. On
pourrait tuer quelqu’un et le jeter dans l’eau, ça n’aurait pas plus
d’effet que cela…
» Camille et Aliénor considèrent ces rendez-vous comme
une «alternative sociale». «Avec ou sans fric, tu peux communiquer. Et
surtout, les jeunes se sentent libres.
»
 
Le dimanche matin, les quais ressemblent à une immense décharge à ciel
ouvert. Ce qui commence à irriter les riverains. «Il y a des tessons de
bouteilles partout, c’est dur à encaisser
, regrette Valérie. Ils ne
sont pas agressifs envers nous, mais il y a régulièrement des batailles
rangées. Et je ne vous parle pas des comas éthyliques.
» Les forces de
l’ordre semblent discrètes. «On les voit de temps en temps , indique
Vincent. Ils s’arrêtent parfois, nous demandent nos papiers, mais ça ne
va pas plus loin.
» Si la municipalité n’a pas encore pris de mesures
répressives, certains élus ne cachent pas leur inquiétude. Ce qui
laisse Laurent, un fêtard de passage, songeur : «C’est amusant de voir,
le même soir, les parents élus voter des arrêtés anti-tout et leurs
enfants trinquer gaiement à la santé de leurs aînés.
»

Coma d’une mineur : le supermarché rappelé à la loi

Après la plainte d’un père dont la fille avait été
retrouvée dans le coma éthylique dans la nuit du 12 au 13 août, le
gérant et le caissier du magasin où elle s’était procuré de l’alcool
s’en tireront par un simple «rappel à la loi». C’est ce qu’a
indiqué Gérard Zaug, procureur à Saint-Brieuc, chargé du dossier. Il a
précisé que deux des trois jeunes filles qui avaient effectué l’achat
des bouteilles dans un supermarché de Paimpol (Côtes-d’Armor) étaient
âgées de «plus de 16 ans», y compris l’adolescente secourue dans le camping où elle passait des vacances avec ses parents. Une troisième, «âgée de 15 ans et 8 mois»,
avait réglé la note. La vente de boissons alcooliques à des mineurs de
moins de 16 ans est passible d’une amende de 3 750 euros

 

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