Québec renonce aux sites d’injection supervisée

Le Canada ferme ses salles d’injection pour faire plaisir à l’opinion publique…

Source : http://www.ledevoir.com/2008/08/20/202162.html
Date : 21-08-2008

 Ottawa — Alors que Tony Clement, le ministre fédéral de la Santé,
s’attire les foudres du milieu médical et politique pour ses positions
tranchées au sujet des sites supervisés d’injection de drogue et des
«drogués» en général, il se trouve un allié inattendu du côté de
Québec. Son nouveau vis-à-vis, le Dr Yves Bolduc, a renoncé à ouvrir de
tels sites dans la province.

«Nous n’irons pas de l’avant avec les sites d’injection
supervisée», a confirmé au Devoir hier Marie-Ève Bédard, la
porte-parole du ministre québécois de la Santé, Yves Bolduc. Elle a
admis que cette possibilité était à l’étude de manière ponctuelle, mais
«elle est écartée pour l’instant».

Le prédécesseur de M. Bolduc, Philippe Couillard, avait déclaré en
juin dernier que l’ouverture de tels centres était à l’ordre du jour.
«Nous étudions cette possibilité très sérieusement», avait alors dit le
ministre. «Il a été démontré à travers le monde que, lorsque ces
centres sont supervisés correctement et bien gérés, ils sont bénéfiques
pour les toxicomanes.»

Marie-Ève Bédard explique aujourd’hui qu’il n’existe pas assez de
preuves concluantes que de tels sites réduisent l’incidence des
surdoses ou la propagation de maladies comme les hépatites B ou C ou
encore le VIH. Mais l’opinion publique joue également dans cette
décision, reconnaît-elle. «M. Clement a parlé d’éthique. Je ne veux pas
aller jusque-là, mais c’est un choix de société. Il faudra que la
société aussi soit prête à accepter l’implantation de sites
d’injection.»

Dépliant de mauvais goût

Cette décision de Québec viendra certainement diffuser la colère du
milieu médical que Tony Clement et son gouvernement conservateur
étaient en voie de canaliser. Le ministre fédéral s’est attiré les
foudres de toute la communauté médicale lundi pour avoir mis en doute
le sens de l’éthique de ceux qui avalisent la consommation d’héroïne ou
de cocaïne intraveineuse.

«Les sites d’injection supervisée minent le sens éthique de la
profession médicale et donnent un exemple débilitant pour tous les
médecins et infirmières», a déclaré le ministre, qui a ajouté du même
souffle qu’il s’agit là «d’une question essentiellement morale».

Les conservateurs en ont remis une couche en distribuant, dans les
foyers un peu partout au pays, des dépliants décapants révélant encore
un peu plus leur tolérance zéro envers les stupéfiants.

On y voit au recto une seringue abandonnée dans un parc où un
enfant joue au soccer. «Sécuritaire?», est-il demandé. Au verso,
coincée entre l’image avenante d’une médecin et celle, glauque, d’une
porte de prison, la rhétorique répressive est déclinée: «Les drogués et
les revendeurs de drogue n’ont pas leur place près des enfants et des
familles. Leur place est la désintox ou la prison», est-il écrit. Le
gouvernement conservateur s’engage à prendre trois mesures pour
remédier au problème, notamment de «garder les drogués dans les centres
de désintoxication et les chasser de nos rues».

Sous cette vignette, on trouve un bulletin de vote demandant de
choisir entre les quatre chefs des partis politiques. Ce dépliant,
envoyé aux frais de la Chambre des communes comme cela est permis,
s’est retrouvé notamment à Québec, «avec les hommages de Josée Verner»,
à Chicoutimi, à Cantley (en Outaouais) ainsi qu’à Toronto et Vancouver.

Ottawa ne digère pas l’existence d’Insite, à Vancouver, seul site
d’injection supervisée du Canada. Là, les toxicomanes peuvent
s’administrer leur dose sous le regard du personnel médical sans
crainte d’être importunés par la police. Le site ne distribue pas de
drogue: il échange des seringues et offre de l’information médicale.

Les intervenants médicaux interrogés hier étaient hors d’eux-mêmes.
Suzanne Brissette, la médecin chef du service de médecine de
toxicomanie du CHUM, est du nombre. «Tous ces projets-là ont fait
l’objet de débats éthiques corsés», rappelle-t-elle pour souligner à
quel point les centres d’injection supervisée ne sont jamais ouverts à
la légère, comme peut l’avoir laissé entendre le ministre Tony Clement.

Pour la Dr Brissette, il est évident que la répression est aussi
nécessaire pour combattre les trafiquants et la criminalité associée à
la drogue. «Là où le ministre Clement se trompe, c’est quand il met en
opposition les centres d’injection supervisée avec la répression.»
Aucune société n’est venue à bout de la drogue par la seule répression,
rappelle-t-elle en citant les États-Unis comme le meilleur exemple de
l’échec d’une telle politique.

Pour Jean-Sébastien Fallu, président-fondateur du GRIP, spécialisé
en prévention de la toxicomanie, c’est en refusant d’aider les
toxicomanes que le milieu médical ferait preuve d’un manque d’éthique.
«La dépendance est le symptôme d’un dysfonctionnement psychosocial et
parfois de santé mentale. Ils se sont trouvé une béquille dans la
consommation. Mais si, demain matin, on réussissait à faire disparaître
la drogue, ils trouveraient autre chose: le sport, le sexe ou le
travail.»

M. Fallu comme la Dr Brissette rappellent que les sites d’injection
permettent d’atteindre une clientèle très marginalisée qui ne se
rendrait pas d’elle-même en désintoxication. Ils servent alors de porte
d’entrée. Ils réduisent aussi le nombre des seringues souillées
abandonnées dans les parcs et les cours d’école. À Montréal, un enfant
par mois en moyenne se rend à l’hôpital après s’être piqué sur une
telle seringue. Des 274 cas recensés en 19 ans, aucun n’a donné lieu à
une infection par le VIH ou l’hépatite B.

Même d’un point de vue économique, les sites d’injection sont
rentables, soutient la Dr Brissette. Un héroïnomane non traité ou non
suivi coûte à la société en frais médicaux (infections répétées,
surdoses) et sociaux 47 000 $ par année, avance-t-elle. Un programme de
remplacement à la méthadone coûte 6000 $ par année et la personne peut
presque fonctionner normalement en société. Même la prescription
d’héroïne médicale, un projet-pilote qu’elle a supervisé, coûte une
fraction du prix: 12 000 $ par année. «La position conservatrice n’a
aucun sens d’un point de vue économique ou médical.»

Quant à mettre les toxicomanes en traitement forcé, M. Fallu
souligne que l’efficacité d’une thérapie imposée est très faible. La Dr
Brissette, elle, craint cette logique. «Devrait-on forcer les gens à
arrêter de fumer? Devrait-on les obliger à bien manger pour réduire
leur cholestérol? Avec ce raisonnement, on va très loin.»

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