L’addiction, du sable dans les rouages neuronaux

L’addiction est une maladie du cerveau qui commence à être mieux connue…

Source : http://premiereligne.ch/blog/2008/08/04/laddiction-du-sable-dans-les-rouages-neuronaux/
Date : 04.08.2008

Les dernières découvertes dans le domaine des neurosciences mènent à
considérer l’addiction comme un dérèglement des mécanismes
d’apprentissage. En lien avec une modulation anormale de la transmission
neuronale.

On peut être «accro» à de nombreuses substances – cocaïne, nicotine,
alcool -, mais aussi au sexe ou encore au jeu. Toutefois, au niveau du
cerveau, il s’agit bien d’une seule et même maladie car elle concerne
les mêmes structures nerveuses. Soit des modifications au niveau de la
synapse, la zone de contact fonctionnelle entre deux neurones.

L’addiction, selon les avancées récentes des neurosciences, est donc
liée à des changements au niveau de la transmission des informations
dans le cerveau. Tout comme la dépression, les troubles anxieux, la
maladie d’Alzheimer, l’autisme et, probablement, le syndrome
post-traumatique. Autant d’affections regroupées dans une nouvelle
famille de maladies du cerveau: les maladies synaptiques.

Dans la maladie d’Alzheimer par exemple, l’affection observée est une
détérioration de la synapse alors que pour l’addiction, la cause est, à
l’inverse, une modulation anormale de la transmission neuronale. L’on
sait depuis longtemps que ce phénomène, appelé plasticité synaptique,
est essentiel à l’apprentissage et à la mémoire. Mais, sous l’effet de
la drogue, il survient en excès et exacerbe l’activation de certaines
régions du cerveau.

Le thème des maladies synaptiques suscite un immense intérêt de la
communauté scientifique. Il a donné lieu à un symposium spécial en marge
du Forum européen de neurosciences (FENS) qui s’achève aujourd’hui à Genève.

L’explication de la «mécanique» de l’addiction présente un intérêt
extraordinaire car elle fait entrevoir des possibilités thérapeutiques.
Et l’Organisation mondiale de la santé, qui classe désormais l’addiction
parmi les affections du cerveau, souhaite une prise de conscience au
sujet des processus biologique qui sous-tendent cette affection. Les
enjeux sont importants. Selon un rapport de l’European Brain Council, un
Européen sur quatre souffre d’une maladie du cerveau (deux millions en
Suisse). Et neuf millions sont touchés par l’addiction. Une maladie qui
engendre un coût estimé à 57 milliards d’euros par an. Il s’agit donc
d’un problème majeur de santé publique.

Christian Lüscher, de la Faculté de médecine de l’Université de Genève,
est l’un des chercheurs de pointe dans ce domaine en Suisse. Avec son
équipe, il a décrit en 2006 la manière dont la cocaïne modifie chez la
souris les propriétés de transmission de l’information nerveuse aux
synapses. Cela de manière durable et dès la première prise de drogue. En
2007, les suites de cette étude montraient aussi – c’est la bonne
nouvelle – que ce remodelage des synapses est réversible. Les chercheurs
ont en effet montré que les synapses pouvaient se débarrasser des
récepteurs altérés par la cocaïne et les remplacer par de nouveaux
récepteurs, ce qui rétablit une communication normale entre les cellules
nerveuses.

Dans l’étude, cette restauration a été induite par une molécule chimique
de la société Roche. «Elle restaurait dans un premier temps la
transmission normale entre les neurones. Mais on ne connaît pas les
conséquences sur le comportement. Puis cette molécule a été revendue à
une start-up américaine. Depuis, je n’en ai plus entendu parler.»

Par contre, poursuit le scientifique, «un article récemment paru dans la
revue Nature montre, chez l’animal, que l’on peut bloquer la
modification qui intervient au niveau de la synapse après la prise de
cocaïne, cela au niveau d’une région du cerveau appelé noyau accumbens
(voir infographie). Cela stoppe chez l’animal une des composantes du
comportement addictif, soit la pulsion à consommer lorsqu’il est soumis
à un stimulus conditionné (en lien avec la prise de la substance, ndlr).
Mais cette substance est inutilisable pour l’homme, si bien qu’il reste
beaucoup de recherches à faire avant de proposer de nouvelles
thérapies». Néanmoins, cette étude montre encore une fois que l’on peut
agir de manière chimique sur le comportement addictif, ce qui ouvre des
perspectives thérapeutiques intéressantes.

Le cerveau humain comporte des milliards de neurones qui communiquent
entre eux. Et la synapse correspond donc à la zone de contact
fonctionnelle entre deux neurones. A ce niveau, la communication, qui
circule d’ordinaire sous forme de courants électriques dans le système
nerveux, se fait de manière chimique. En d’autres termes, l’influx
nerveux électrique arrivant d’un premier neurone est traduit en messages
chimiques, par l’intermédiaire de neurotransmetteurs. Des messages qui
sont alors transférés au second neurone. La dopamine est l’un de ces
neurotransmetteurs. Elle est connue comme la molécule du plaisir ou de
la récompense. Une association un peu galvaudée, selon Christian
Lüscher. Car il semblerait que la libération de la dopamine est surtout
associée à des mécanismes d’apprentissage liés à l’obtention d’une
récompense.

La distinction peut sembler un peu maniaque, mais elle permet une bien
meilleure explication des mécanismes de l’addiction. Il y a quelques
années, une étude sur les singes a montré que lorsqu’ils recevaient une
récompense inattendue, cela déclenchait chez eux un pic de libération de
dopamine. A l’inverse, lorsque la récompense promise n’était pas
obtenue, les neurones dopaminergiques étaient totalement inhibés. Enfin,
lorsque la même récompense était anticipée par les animaux, l’activité
de ces neurones était peu modifiée. Preuve était faite que la dopamine
incite l’individu à prendre des risques pour obtenir une récompense de
façon certaine.

Il s’agit d’un mécanisme extrêmement important: dans un milieu naturel,
l’apprentissage de comportements nécessaires à la survie de l’espèce est
récompensé par l’obtention de nourriture et par la possibilité de se
reproduire.

Ce système de récompense trouve son origine dans une structure localisée
au sommet du tronc cérébral, l’aire tegmentale ventrale (ATV). Elle est
connectée avec le cortex préfrontal et le noyau accumbens. La
transmission de l’information entre l’ATV et ses structures cibles fait
donc intervenir la dopamine. Or la recherche récente a montré que les
drogues addictives ont la capacité d’augmenter fortement la libération
de dopamine dans le noyau accumbens, en activant des neurones
dopaminergiques de l’ATV.

La libération de la dopamine chez les consommateurs de substances
addictives n’est ainsi plus liée à la récompense, donc à l’encouragement
d’un apprentissage, mais bien à la seule prise de drogue. Et c’est là
que réside le problème, car la libération de dopamine survient même si
elle est attendue, sans être associée à un apprentissage. De plus, la
quantité de dopamine libérée est bien plus importante que celle
engendrée par une récompense «naturelle».

Ce détournement du système conduit à un emballement des mécanismes
d’apprentissage. Et pousse à une consommation compulsive. Cette spirale
est également valable dans les jeux de hasard où la récompense est, par
essence, imprévisible. Cette situation active les neurones
dopaminergiques. Comme la probabilité de gagner n’évolue pas dans ce
type de jeu, l’apprentissage est impossible et le système ne se calme
pas. Dans cette activité, c’est la mise qui fait office de dose. La
similarité de ces mécanismes d’addiction permettrait ainsi d’expliquer
la polyaddiction de certains patients (jeux, alcool et nicotine).

Par ailleurs, si les modifications au niveau des synapses commencent
dans l’aire tegmentale ventrale, elles finissent par s’étendre aux
autres aires du cerveau avec la répétition de la prise de drogue. Il est
d’ailleurs possible de bloquer la spirale de l’addiction en intervenant
chirurgicalement au niveau des connexions synaptiques. Une intervention
bien sûr inapplicable dans un but thérapeutique, mais qui démontre les
mécanismes à l’?uvre.

Ces découvertes ne sont pas suffisantes pour expliquer l’ensemble du
phénomène d’addiction. «Finalement, seule une personne sur cinq devient
«accro» en consommant des substances addictives. Et certaines résistent
à une exposition intensive et chronique. Sont-elles capables de réparer
leurs connexions? Il y a certainement des mécanismes endogènes qui les
protègent et que l’on pourrait peut-être activer dans les thérapies
comportementales», suggère Christian Lüscher.

De nombreux éléments du puzzle manquent encore. Mais les progrès des
neurosciences permettent déjà d’envisager plusieurs axes de recherches
pour trouver, à terme, des solutions thérapeutiques. Par ailleurs, ces
processus d’apprentissage pathologiques représentent un fil d’Ariane
pour une meilleure compréhension des processus d’apprentissage et de
mémorisation.

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