Etats-Unis: histoires d’inégalités entre la « drogue du pauvre » et la cocaïne

Et si la dangerosité supposée d’un produit dépendait de la classe sociale de son consommateur…

Source : http://canadianpress.google.com/article/ALeqM5iy9gq7KzOENA6vBaPpJTUUDGQraQ
Date : 25/12/2007

BOSTON – Depuis son apparition sur le marché américain au début des
années 80, le crack a toujours été considéré aux Etats-Unis comme une
drogue plus dangereuse que la cocaïne, et ce, jusque dans les textes de
loi. Une image d’Epinal reconsidérée aujourd’hui par de plus en plus
d’experts et par les tribunaux.

De nombreux médecins spécialisés
dans le domaine des narcotiques reconnaissent depuis peu que les effets
dévastateurs du crack en comparaison à ceux générés par la prise de
cocaïne ont été exagérés aux Etats-Unis, remettant ainsi en cause la
législation américaine dans nombreux de ses jugements.

Apparue en
1980 sur la côte ouest, "la drogue du pauvre", dix fois moins chère que
la cocaïne, s’est rapidement imposée comme la référence en matière de
stupéfiants dans les ghettos afro-américains, suscitant la peur des
autorités de voir naître un nouveau fléau pour la jeunesse.

En
1986, un texte de loi fédérale a gravé dans le marbre la détermination
de la justice américaine à faire la guerre aux fumeurs de crack,
allouant des peines de prison jusqu’à 100 fois supérieures à celles
encourues pour des faits similaires avec de la cocaïne.

Toujours
appliquée par les tribunaux américains, cette loi est aujourd’hui de
plus en plus contestée par des experts scientifiques et par des
médecins.

"Il n’existe à l’heure actuelle aucune justification
scientifique qui puisse cautionner de tels textes de loi", reconnaît
notamment le Dr Nora Volkow, directrice d’un institut américain
spécialisé dans la lutte contre les stupéfiants.

D’autres experts
poussent le raisonnement plus loin, mettant en avant le contexte social
dans lequel le crack a débarqué aux Etats-Unis, dans des quartiers
pauvres où régnait à l’époque un climat de violences urbaines largement
relayées par les médias.

Pour Craig Reinarman, sociologue et
professeur de Droit à l’université de Santa Cruz, "les politiciens ont
manipulé les peurs" des Américains, faisant du crack "une nouvelle
substance démoniaque’, responsable de tous les maux de la société.

En
1986, la mort subite par overdose d’un jeune prodige du basket-ball
américain, Lenny Bias, a renforcé l’idée que cette drogue était
l’incarnation du diable.

Aussi talentueux que fantasque, Lenny
Bias venait juste d’apprendre qu’il allait devenir joueur professionnel
chez les Boston Celtics, lorsque la drogue l’emporta un soir de juin, à
l’occasion d’une soirée orgiaque.

Peu après sa mort, les
journalistes américains ont annoncé que le jeune homme était décédé
suite à une prise excessive de crack, alors que l’enquête révélera plus
tard qu’il s’agissait plutôt d’une overdose de cocaïne.

"La mort
de Lenny Bias a symbolisé l’étendue des ravages que pouvait causer
cette drogue", se souvient Marc Mauer, directeur d’un groupe de
recherche en Droit pénal.

"D’un côté vous avez ce jeune homme
promis à une très belle carrière de basket et de l’autre sa vie
emportée par les démons du crack et de la cocaïne", analyse-t-il.

La
réputation de la "drogue du pauvre" n’est pas sortie grandie de cette
histoire, rattrapée quelques mois plus tard par une théorie médicale
stigmatisant l’émergence d’une génération de "bébés-crack", atteints de
troubles neurologiques sévères en raison de la prise de ce stupéfiant
par leur mère pendant leur grossesse.

Aujourd’hui largement
remise en cause par de nombreux médecins, cette théorie a focalisé
l’attention sur cette drogue aux effets destructeurs, alors qu’il a été
scientifiquement démontré par la suite que la prise de cocaïne par des
femmes enceintes causait des lésions neurologiques similaires.

Imperméable
à toute critique pendant de nombreuses années, la justice américaine
envisage aujourd’hui de revoir à la baisse les condamnations
judiciaires applicables aux détenteurs et trafiquants de crack.

A
l’automne, la Commission des peines des Etats-Unis, organe judiciaire
chargé de fixer les lignes directrice du Droit fédéral, a préconisé un
réaménagement de ce type de condamnations, avec un effet rétroactif qui
pourrait concerner près de 20.000 détenus, à majorité d’origine
afro-américaine.

Cette nouvelle disposition, entrée en vigueur le
1er novembre dernier n’a en revanche pas allégée la durée de la peine
minimale encourue pour trafic de crack, fixée à 5 ans d’emprisonnement,
et dont seul le Congrès a le pouvoir de modifier.

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