Les barons de la drogue ont leurs troubadours

Au Mexique, les ballades à la gloire des cartels locaux font un carton…

Date : 15/5/06
Source : Libération
Site : http://www.liberation.fr/
URL : http://liberation.fr/page.php?Article=382008

 

J’ai trois animaux, mon perroquet, mon coq et ma chèvre, auxquels je tiens plus qu’à ma vie
Grâce à eux, je gagne de l’argent sans avoir besoin de les nourrir
En Californie et au Nevada, au Texas, en Arizona et même à Chicago
Je connais des gens qui en vendent plus que de hamburgers dans les McDo
Avant j’étais pauvre, maintenant je suis un Monsieur et les gringos convoitent mes mascottes

Cette ballade n’est pas une comptine pour enfants. Elle a été écrite par Los Tucanes de Tijuana, un des groupes les plus fameux de musique norteña (du nord du Mexique), mélange de polka et de valse sur fond d’accordéon. Ses paroles sont codées pour éviter la censure. Le perroquet, c’est la cocaïne; le coq, la marijuana; la chèvre, l’héroïne.
Au Mexique, on raffole des narco-corridos, ces ballades à la gloire des narcotrafiquants. Los Tucanes, comme leurs aînés idolâtrés Los Tigres del Norte, ne comptent plus les disques d’or. Ces «troubadours» vantent les exploits des barons de la drogue. Ils racontent la pauvreté et comment on s’en sort, la peur, le sang, les drames, la trahison, la mort.

Impunité.
Leurs héros sont souvent courageux, riches et… généreux. Amado Carrillo, le chef du cartel de Ciudad Juarez, surnommé «le Seigneur du ciel» parce qu’il transportait en toute impunité en Boeing 747 des tonnes de cocaïne, avait, avant sa mort en 1997, proposé de rembourser la dette du pays à l’égard des Etats-Unis. Offre immédiatement mise en chanson dans le Roi de cristal, des Originales de San Juan:

La dette externe est très importante
A l’égard des Etats-Unis
Sans que cela me gêne
En un mois je la liquide
Parce qu’en fin de compte
mes plus fidèles clients sont mes amis les gringos

Dans les corridos, on tourne mal à cause de la pauvreté. Le Paysan de Los Pumas explique :

Pour avoir de l’argent
je me suis fait contrebandier
je ne supportais plus la pauvreté
les promesses me fatiguaient
je mourais de faim
et j’aurais fait n’importe quoi pour être reconnu

Clé privée, de Los Tucanescomplète :

Il y a longtemps, j’étais pauvre
les gens m’humiliaient
j’ai commencé à gagner de l’argent
les choses ont commencé à changer
maintenant, ils m’appellent Patron,

Mais quand on a réussi, on le montre : voitures, bijoux, défonce, beuveries et, par-dessus tout, conquêtes féminines, on trouve tout dans les corridos.

Je suis de Michoacàn
j’aime l’herbe et la poudre blanche
et aussi les cuites

Le plus fidèle compagnon du caïd est le cuerno de chivo («corne de bouc»), Kalachnikov ou assimilé.

Que la fête commence
au son de mon AK47
que le bal commence

clame ainsi El Cartel de Tijuana, de Lupillo Rivera.

Commande.
«La première chose qu’un dealer va faire après avoir réussi un bon coup, c’est de commander un corrido pour le raconter», dit Elijah Wald, auteur du livre Voyage dans la musique de la drogue, des armes et des guérillas. Mais peu de chanteurs admettent composer «sur commande». «J’ai posé la question à l’un d’eux, précise Elijah Wald, il m’a répondu «non, mais il arrive qu’on m’offre une Land Rover». El As de la Sierra, ancien dealer de marijuana qui a désormais une bonne dizaine d’albums dans les bacs, est plus direct : «La chanson est un boulot. Si un baron de la drogue me demande de composer pour lui, je le fais avec plaisir.»

Prohibition.
A l’époque de la Révolution mexicaine (1910-1917), c’est par les corridos (sorte de chansons de geste du Moyen Age) que le peuple, le plus souvent analphabète, apprenait les hauts faits des révolutionnaires comme Pancho Villa ou Emiliano Zapata. Les années 20 virent l’arrivée des corridos racontant la vie des tequileros, contrebandiers d’alcool du temps de la Prohibition américaine. Les nouveaux héros populaires sont désormais les rois de la drogue. «Comme nos ballades sur Jesse James ou Billy the Kid, le thème central est moins une célébration du crime, qu’une charge contre les autorités. Cela a également à voir avec la relation d’amour-haine entre le Mexique et les Etats-Unis, leurs premiers clients sur le marché des stupéfiants», stipule, James Nicolopulos, professeur à l’université du Texas.
Comme dit l’air :

Je vais continuer à travailler
tant que j’ai des clients
Là-bas, aux Etats-Unis, ce sont les meilleurs
ils achètent cent kilos de poudre
comme on achète des fleurs (Los Tucanes)

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