Incroyable, la majorité des drogués travaille !

Quand la France découvre que les drogués ont une vie professionnelle…

Date : 9/3/06
Source : L’Express (France)
Site : http://www.lexpress.fr
URL :
http://www.lexpress.fr/info/sciences/dossier/drogue/dossier.asp?ida=437238

Toxicos en douce

propos recueillis par Gilbert Charles

Loin d’être des marginaux, la majorité des usagers de drogues – licites ou illicites – sont intégrés dans le monde du travail. L’ethnologue Astrid Fontaine a enquêté sur cette «double vie»

Peut-on travailler et se droguer?

Pendant des décennies, les entreprises ont complètement ignoré le problème de la consommation de psychotropes, considérant que cette question de santé publique relevait de la sphère privée. Mais le tabou commence à se lever.
Alors que se multiplient les interdictions de fumer dans les bureaux et les ateliers, le monde du travail commence à prendre conscience des ravages de l’alcoolisme, comme le montre l’étude récemment publiée par l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), mais aussi des drogues illicites, comme la cocaïne ou le cannabis. Au-delà des ivresses tapageuses, il existe toute une population de consommateurs de drogues (licites ou illicites) parfaitement intégrés, qui gèrent discrètement leur petit vice et ne font jamais parler d’eux. Ethnologue de l’association Laboratoire de recherche en sciences humaines (LRSH), Astrid Fontaine s’est penchée sur cette tribu invisible qui représente pourtant la grande majorité des usagers de psychotropes. Pendant quatre ans, elle a
rencontré des utilisateurs réguliers de cannabis, de cocaïne, d’héroïne, d’alcool ou de médicaments qui exercent une activité professionnelle depuis de nombreuses années. Son étude vient d’être publiée: Double Vie. Les drogues et le travail (Les Empêcheurs de penser en rond), un livre à la fois inquiétant et rassurant, qui montre que le monde du travail n’est pas étanche à ce problème, mais aussi que drogue ne rime pas nécessairement avec marginalité.

Qui sont ces drogués «intégrés»?

Tout le monde et n’importe qui: cela va de l’informaticien au haut fonctionnaire, de la secrétaire au chercheur à la Sorbonne, en passant par le journaliste ou le commercial. On trouve dans cette population aussi bien
des jeunes de 25-30 ans, d’un milieu plutôt aisé, qui font la fête et fréquentent les milieux musicaux, que des gens plus âgés, entre 40 et 60 ans, qui ont eu un parcours plus ou moins régulier avec la drogue. Tous se considèrent comme des citoyens «respectables», très attentifs à leur image, et contrôlent soigneusement leur consommation. On trouve des cocaïnomanes ou des héroïnomanes «asymptomatiques», qui ne sont repérés ni par le système de soins ni par le système répressif, et qui n’ont pas d’existence statistique. Un de mes témoins, un héroïnomane âgé d’une cinquantaine d’années, ne s’est jamais fait remarquer au travail? sauf quand il essayait d’arrêter.

Il y aurait donc une armée de «défoncés» dans les entreprises?

Les consommations sur le lieu de travail, que j’assimile à des pratiques de dopage, ne sont pas très courantes. La plupart des usagers que j’ai rencontrés prennent soin de séparer leur vie professionnelle de leur vie personnelle et affirment que leur usage de drogue se limite au cadre privé.
Mais ils finissent par évoquer un «accroc» à cette règle, par exemple la prise d’une petite quantité de cocaïne pour faire passer un coup de fatigue. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, la drogue
n’est ni une nouveauté ni un fléau dans l’entreprise, où les produits les plus consommés restent l’alcool, le tabac et les médicaments.

Quel rôle joue la consommation de psychotropes dans leur vie professionnelle?

Soit les gens travaillent énormément et ont besoin de se détendre après le boulot: la drogue sert alors d’exutoire. Soit ils ne parviennent pas à s’épanouir professionnellement et utilisent les psychotropes comme une «béquille chimique» nécessaire à leur intégration. Un usage régulier de cocaïne ou d’héroïne peut, paradoxalement, contribuer au maintien d’une apparente normalité, tout comme un antidépresseur. La consommation de produits illicites aide certains à construire leur identité, elle leur permet de ne pas être réduits à leur activité professionnelle, d’être reliés à un univers plus attractif, un réseau, une culture.

Quid des médicaments?

Prescrits ou non, leur usage est très rare chez les jeunes, alors que les plus âgés ont fréquemment recours à l’automédication: coupe-faim, antidépresseurs ou somnifères. Curieusement, les consommateurs de produits licites (tabac, alcool) n’ont aucun vocabulaire pour parler des effets des
médicaments psychotropes quand ils en prennent. En revanche, les usagers de drogues interdites sont capables de décrire ce qu’ils ressentent. Ils sont plus enclins à se documenter et sont plus critiques à l’égard du monde médical.

Comment les entreprises et les pouvoirs publics peuvent-ils ou doivent-ils réagir face à cette consommation invisible?

D’une manière générale, si les spécialistes décrivent une soixantaine de types d’alcoolisme, on ne sait presque rien des usages de la cocaïne ou du cannabis, pourtant tout aussi variés. A fortiori, la toxicomanie au travail est un problème qu’on ne sait pas gérer, faute de pouvoir en parler ouvertement. Le Code du travail reste très vague sur cette question, les sanctions ne sont prévues clairement qu’en cas de faute professionnelle ou d’accident. On fait porter toute la responsabilité sur les médecins du travail, qui ne sont pas formés à cette question, et les politiques de prévention sont quasi inexistantes. Il y a une demande de dépistage de plus en plus forte de la part des chefs d’entreprise, mais les tests sont loin d’être efficaces: ils sont par exemple incapables de détecter la cocaïne prise deux heures avant l’examen, mais vont en revanche révéler un joint de cannabis fumé plusieurs semaines plus tôt. Sans parler des produits de
falsification, qui permettent de masquer la drogue et dont l’usage est répandu aux Etats-Unis.

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