Les drogues : bouc émissaire idéal pour contrôler les jeunes

Pour le fondateur des Missions Rave, les drogues sont le bouc émissaire idéal pour contrôler la jeunesse. Un article à lire sans + attendre…Source : Le Nouvel Obs (13/01/2006)

Le mécanisme du "bouc émissaire"

par Christian Sueur psychiatre, praticien hospitalier,
ancien cofondateur
des missions rave de Médecins du monde

Quels ont été exactement les travaux d’Albert Hofmann et quelles expériences ont été menées ?

– Albert Hofmann travaillait sur les molécules de synthèse et plus précisément sur les dérivés de l’ergot de seigle. Ce n’est que de manière fortuite qu’il en a découvert les effets hallucinogènes. Tout le monde connaît l’histoire de cette découverte, lorsque le chimiste s’est mis à avoir des hallucinations alors qu’il rentrait chez lui à vélo et comment il s’est retrouvé dans le fossé. Le lendemain, Albert Hofmann fait un compte rendu de son expérience et met en évidence le LSD 25.
Les premières expériences basées sur ce produit, auxquelles Hofmann participa en tant qu’inventeur et humaniste qui voulait mettre en évidence les effets de sa découverte, sont menées par des écrivains voulant découvrir d’autres modes de perception mais également par des psychiatres cherchant de nouveaux médicaments. Sur ces expériences, on peut notamment citer les travaux d’Henry Michaud ou de Aldous Huxley sur "les portes de la perception". Elles continueront jusqu’à leur interdiction dans les années 60 au prétexte d’une consommation trop sauvage.

Mais parallèlement, de nombreux psychiatres, aux Etats-Unis, en Tchécoslovaquie et en Hollande, ont mené des expériences sur les usages thérapeutiques et il existe un littérature abondante sur le sujet. Il apparaît que le LSD a des effets très intéressants dans le cadre de ce que l’on appelle les oniroanalyses, ou les thérapies psycholytiques. Les patients vivent alors une expérience sensorielle et émotionnelle très forte qui permet souvent d’accéder à des traumatismes refoulés, ou à du "matériel psychique inconscient" jusque-là refoulé. Cette modification de la conscience du patient permet une psychothérapie beaucoup plus rapide que dans le cadre psychanalytique ordinaire (ce qui est d’ailleurs une des critiques qui a été faite à ce type de méthode, très en vogue aux USA dans les années 60) .
Ces méthodes se sont révélées particulièrement efficaces sur les alcooliques ainsi que sur les personnes souffrant de troubles post-traumatiques. Et notamment, sur les rescapés de la Shoah, notamment au cours d’un programme mené durant les années 50-60, par le président de la Société néerlandaise de psychanalyse, J. Bastiaans, donc par l’establishment analytique de l’époque.
Et les effets ont été très positifs. Le Maps (Multidisciplinary Association for Psychédélique Studies, www.maps.org) , un organisme américain qui soutien les expériences thérapeutiques avec des hallucinogènes menées aujourd’hui, a publié il y a quelques années une étude de "follow up" sur ces sujets, et ils semblent qu’aujourd’hui, ils aillent très bien ! Le LSD est même un des seul médicaments qui ait fait ses preuves dans l’assistance pharmacologique au traitement psychothérapeutique des troubles post-traumatiques.
Après l’interdiction du LSD, d’autres substances telles que le MDMA ont été mises en évidence et d’autres expériences, toujours dans le même contexte d’un cadre psychothérapique basée sur un travail psychique sur ce qui émerge de l’inconscient, ont été menées notamment aux Etats-Unis jusqu’à l’interdiction complète de l’ecstasy en 1984. Ses expériences reprennent depuis peu, aux USA, en Espagne, en suisse, en Israel…

Si ces expériences étaient si concluantes, pourquoi ont-elles été interdites ?

– Beaucoup d’hypothèses peuvent être avancées. Je ne peux donc qu’exprimer un avis personnel.
Que ce soit pour la question de la marijuana, puis du LSD ou des autres substances hallucinogènes, je pense qu’il faut se référer aux travaux de René Girard sur le mécanisme du "bouc émissaire". Toute société, pour assurer un ordre établit, doit désigner un bouc émissaire. Ca peut-être le juif, le pauvre, l’immigré. Je pense qu’en l’espèce, le bouc émissaire a été le drogué, le jeune, c’est lui qui est considéré comme dangereux pour l’ordre établi, et il est désigné et persécuté par l’accent mis sur la dangerosité de son produit d’usage, de sa drogue de prédilection, comme dans le sens éthymologique, chez les anciens grecs, du terme "pharmakon".
A l’époque, la population à stigmatiser était en effet la jeunesse opposée à la guerre au Vietnam. Or, après les ravages du maccarthysme, il était difficile d’instituer de nouveaux délits d’opinion. Il fallait des élément concrets, et on a donc utilisé les produits que consommaient ces jeunes pour stigmatiser une population particulière.
Je pense d’ailleurs que l’on peut transposer cette analyse au mouvement des rave parties.
Si l’on regarde objectivement les nuisances que causent ces rassemblements, on se rend compte qu’ils font moins de bruits et qu’ils causent moins de dérangement que certains match de foot ou que certains concerts d’artistes "autorisés". Concernant la prétendue violation de la propriété privée, ces fêtes se passent généralement dans des endroits désaffectés ou dans des forêts. On a donc choisi de stigmatiser l’usage de drogues car l’opinion n’aurait pas compris que l’on s’attaque à la fête en elle-même.
Dans ce cas, comme dans celui des opposants à la guerre au Vietnam, ces mouvements basés sur l’égalités, le refus du racisme ou de la guerre, une certaine ouverture d’esprit eventuellement favorisée par les drogues hallucinogènes ou empathogènes (ecstasy), remettent en cause l’ordre établi.
Le problème se complique lorsque cette population déviante est constituée d’universitaires. La plupart des articles que j’ai écrits sur le sujet par exemple pourrait tomber sous le coup de la loi française et le colloque organisé à Genève ce week-end ne pourrait pas se tenir en France.

Pour son 100e anniversaire, Albert Hofmann a appelé à une réhabilitation de son invention.
Cela-vous semble-t-il possible ? Quels en seraient les bénéfices à en tirer ?

– Des expériences ont déjà repris ces dernières années, notamment aux Etats-Unis, en Espagne et en Israël, sur les même indications que dans les années 60, c’est-à-dire dans le traitement de troubles post-traumatiques. Et cette reprise est totalement officielle. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces expériences ont été relancées dans des pays ayant subis de fort traumatisme -le 11 septembre aux Etats-Unis, les attentats de Madrid en Espagne, et la guerre en Israël.
Cette reprise serait en France également juridiquement totalement possible. Il suffit d’accorder une autorisation temporaire. Mais il y a l’aspect socio-politique: pour notre ministre de l’Intérieur, la drogue est mortelle à tous les coup, et les sénateurs ont récemment publié un rapport intitulé "la drogue, l’autre cancer". Il faudrait d’abord que l’on change de philosophie politique.
Aujourd’hui, le Maps fédère toutes les recherches qui ont repris un peu partout dans le monde, sauf en France, où toujours, on se focalise sur les aspects négatifs de ses produits.
Alors que jamais on ne penserait à remettre en cause l’aspirine, les antibiotiques, les armes ou la voiture. Cependant, on peut mourir d’un excès d’aspirine, les antibiotiques peuvent favoriser les infections virales, les armes sont distribuées aux policiers qui ne sont pas toujours des saints, et la sécurité routière a été un des chevaux de bataille du président de la République. Pour tous ces objets dangereux, ce qui protège la société, c’est l’encadrement. Comme cela pourrait l’être pour le LSD.
 

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