Le tabac fait partie de la panoplie de l’exclu

source : http://www.liberation.fr/societe/0101309678-le-tabac-fait-partie-de-la-panoplie-de-l-exclu
date : 06/01/2009

interview : Robert Molimard, tabacologue
Recueilli par YANN SAINT-SERNIN

Un an après l’interdiction du tabac dans les lieux de convivialité, qui ne s’est pas traduite par une baisse notable de la consommation, le tabacologue Robert Molimard revient sur le lien entre précarité et addiction au tabac.

Dans une revue scientifique, vous parlez d’un lien entre tabagisme et précarité…

Une étude suédoise de 2006 portant sur 31 164 personnes a relevé un tabagisme beaucoup plus intense chez les chômeurs. La cigarette fait partie de la panoplie du déclassé, de l’exclu. Elle trompe l’ennui, la solitude. Elle coupe la faim. Mais surtout, le tabac est un antistress puissant. Un des effets de la nicotine est de provoquer un phénomène de détente. Alors, quand un fumeur traverse une période de difficile, il va naturellement ressentir le besoin de fumer plus.

La précarité modifie-t-elle les comportements des fumeurs ?

Le tabac est une drogue qui coûte cher. Alors, quand vous êtes dans la misère, vous avez tendance à optimiser votre consommation de cigarettes. Mais on sait que cela entraîne des conduites encore plus dangereuses. Par exemple, fumer les cigarettes jusqu’à la limite du filtre ou réutiliser des mégots déjà fumés.

Comment agir sur ce tabagisme ?

C’est très difficile. La catégorie de population que l’on appelle «les précaires» est celle qui consulte le moins les médecins et, a fortiori, qui ne va pas chez les tabacologues. C’est la population la plus touchée et la moins protégée. Si on veut aider les fumeurs, il ne faut pas les traiter seulement comme des malades, mais aussi comme des êtres humains à la recherche de plaisir.

Certains préconisent une hausse du prix du tabac…

J’ai peur qu’en augmentant le prix du tabac, on ne fasse qu’accentuer l’exclusion d’une partie des plus défavorisés. Le prix ne freine pas systématiquement l’addiction. Au contraire, on risque de provoquer un phénomène de tabagisme retranché, en marge de la société, qui s’appuierait sur le tabac de contrebande ou sur les ventes frontalières.

Pourtant, la hausse du prix en 2004 a fait chuter les ventes de cigarettes…

Je pense que la hausse des prix peut avoir une influence sur les petits fumeurs. Mais pour beaucoup de fumeurs dépendants, cela n’a pas d’incidence. Certains vont préférer réduire leurs loisirs, leurs dépenses en alimentation. Il y a aussi une part de morale judéo-chrétienne dans ce type de mesure qui consisterait à dire que le fumeur doit payer pour son vice. Mais pour amener les grands fumeurs à abandonner la cigarette, il faut susciter en eux le désir d’arrêter. Et le désir ne naît pas de la culpabilité, ni de la peur…

Avec la crise, faut-il craindre une hausse de la consommation de cigarettes ?

Toute période de crise favorise les comportements addictifs. Pendant les guerres, l’alcoolisme et le tabagisme croissent. Je crains qu’avec la période difficile qui s’annonce, et la paupérisation, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le nombre de gros fumeurs ne diminue pas.

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