VIOL : comprendre et soutenir une victime

Texte paru dans La Plume des Insoumis N°6

“Qu’est-ce que tu as fait ?”, ”il s’est passé quoi ?”, “vas-y raconte …”, “il était énervé !”, “c’est pas si grave !”, “tu es super chiante, en même temps”, “c’est pas possible, tu racontes n’importe quoi ! “

Ça vous parle ? On ne pense jamais que ça peut arriver à une pote proche de soi, on n’imagine pas que le mec tant apprécié est capable “de faire ça” et surtout on ne sait pas quoi dire, ni comment réagir lorsque qu’une personne est victime de violences, ni quoi faire lorsqu’une personne est victime de viol !

En France, une étude de l’Ipsos (2019) montre que 42% considèrent que la responsabilité du violeur est atténuée si la personne portait des vêtements aguicheurs ! Comment adhérons-nous à ces idées, croyances et normes, socialement et culturellement imposées ?

Quelle est l’attitude que tu dois adopter ? Quelles sont les réponses les plus adaptées sur le coup ? Qu’est-ce que tu peux faire ? Avant de l’orienter sais-tu comment l’aider ?

La première chose à comprendre est de savoir pourquoi nous ne réagissons pas de la même façon, parfois même, de façon complètement désorganisée et quelques fois nous ne réagissons pas lorsque quelque chose de terrible arrive “pourquoi tu t’es pas barré ?” “on t’aide et tu fais rien”. Nous aborderons les mécanismes de la mémoire traumatique et la stratégie mise en place par l’agresseur.

La seconde chose à connaître sont les outils mis à disposition pour réagir, pour savoir quoi dire et éviter les maladresses lorsqu’une personne vient se confier, ose briser le silence.

Les mécanismes à connaître

Le premier outil important à maîtriser est de bien comprendre le fonctionnement de la mémoire, le mécanisme de traitement des souvenirs et particulièrement de bien comprendre ce qui se passe lorsque les souvenirs ne peuvent pas être correctement traités en mémoire.

Lorsque tu vis un évènement, toutes les informations sensorielles et les émotions vont être stockées en mémoire à long terme de l’amygdale à l’hippocampe qui est responsable de la consolidation des souvenirs. Lorsqu’un évènement est trop intrusif émotionnellement pour l’intégrité de la personne, le souvenir traumatique est comme un objet encombrant, accroché à toi en permanence. Comment ne pas le voir ? Comment ne pas y prêter attention alors qu’il occupe tout ton espace intime : lorsque tu vas te laver, fais l’amour,lorsque tu vas dormir ?

Les mécanismes de la mémoire traumatique

La mémoire traumatique est un trouble de la mémoire émotionnelle et se produit lorsqu’un évènement va être non intégré dans la mémoire autobiographique. En d’autres mots, une émotion est piégée de manière intemporelle dans l’amygdale et ne peut être traitée comme un souvenir.

Les mécanismes de la mémoire traumatique
Les mécanismes de la mémoire traumatique

1 – Ce processus se produit lorsque l’individu se retrouve face à un évènement imprévu, soudain et lorsque ses ressources internes pour y faire face sont débordées.

2 et 3 – L’individu se retrouve en état d’urgence produisant des hormones de stress (cortisol, adrénaline) qui va activer le système nerveux autonome (SNA) : hypervigilance sur les stimuli de l’environnement, accélération des battements cardiaques … pour que l’individu puisse AGIR.

4 et 5 – Le stress n’est pas toxique en soi, il le devient lorsque le stress devient chronique c’est dans ce contexte ci que l’organisme “disjoncte” pour se protéger et survivre entrainant une paralysie émotionnelle et physique à cause des hormones morphine et kétamine like .

6 – Des troubles de la mémoire et des comportements désorganisés apparaissent …

En résumé, un traumatisme est une perception individuelle, il ne peut être gradué et son impact peut être différent pour chaque personne.

Les comportements et les attitudes désadaptées, désorganisées ou paradoxales, observées lorsque qu’une personne ayant subi des violences/un viol raconte son histoire s’expliquent par :

  • l’allumage d’un mécanisme lié à la survie entraîne des troubles de la mémoire, des repères spatio-temporels et émotionnels : activation du système nerveux autonome et non possibilité de traitement de l’évènement en mémoire autobiographique.
  • la sur-activation du système d’alarme (stress) toxique pour l’organisme fait disjoncter le système, entraînant une paralysie physique et émotionnelle pour “tolérer” la douleur pouvant expliquer pourquoi elle n’a rien pu faire.

La stratégie de l’agresseur

A savoir : des études ont mis en avant que seulement 10% des femmes portaient plainte et moins de 2% des plaintes aboutissent à la condamnation du violeur aux Assises. Nous devons comprendre les mécanismes d’emprise de cette stratégie largement tolérée par notre société, conduisant à la banalisation de ces histoires et parfois pire, à leur négation.

Non le violeur n’est pas un “taré” ayant des pathologies psy amenuisant ses responsabilités, il a ton âge, est issu de tous les milieux sociaux … il met en place une stratégie qui va se renfermer sur toi !

Un second outil d’évaluation rapide (5 questions), utilisé par le collectif féministe contre le viol permet de décrypter le mécanisme que l’agresseur a mis en route (Marie France Cazalis, Collectif contre le viol).

(1) En premier lieu, est-ce qu’il t’a isolée ?

Il va cibler dans son entourage (dans 90% des cas) et te mettre en confiance en te séduisant. C’est ton pote, le pote de ton pote que tu viens de rencontrer, il va t’isoler de tes ami·e·s, de ta famille, t’emmener dans un lieu que tu ne connais pas pour que tes repères géographiques et affectifs ne soient plus là. L’isolement social est sa meilleure arme pour te mettre sous emprise.

(2) Est-ce qu’il te dévalorise et t’humilie ?

Il va progressivement te critiquer, te rabaisser puis t’insulter. Les “autres” vont même rire des moqueries et si tu dis quelque chose, on va dire de toi que tu exagères et que la moquerie “ça n’a jamais tué personne”. Tu doutes de toi, tu ne sais plus comment réagir, est-ce toi qui abuses ? Il va te déshumaniser… C’est à ce moment-là, que tes ressources internes pour réagir sont épuisées et que tu ne sais plus comment sortir de la situation.

(3) Est-ce que tu culpabilises ?

“c’est de ta faute” “si tu n’avais pas eu cette réaction” … “mis cette jupe” … “rien de tout cela ne serait arrivé”. Ce procédé insinue le doute !

(4) Est-ce que tu as peur ?

Il va progressivement refermer le cercle sur toi et te mettre sous terreur à travers des regards, des intimidations, des menaces sur toi et tes proches, ou des menaces de te quitter etc… La peur est l’arme de l’agresseur et du violeur car la peur paralyse et empêche de penser.

(5) L’agresseur est-il toujours sympa avec l’entourage ?

Cette attitude permet d’appuyer la théorie que c’est toi qui est folle, c’est comme ça qu’il assure son impunité. Il fait attention à son image sociale. Il va te dire de ne pas raconter ce qu’il s’est passé au risque que tu passes pour celle qui abuse, celle qui raconte des histoires ; tu ne dois surtout pas raconter à tes copines, après tout c’est ton histoire entre lui et toi. Et le pire, c’est qu’on va dire de lui que “ce n’est pas possible, nous connaissons bien ce mec», “il est trop gentil pour faire ça”.

Les réponses adaptées

Quelle est la conduire à tenir si vous êtes témoin ou proche d’une personne victime de violences ? de violences sexuelles ? Que dire ? Que faire ?

Accueille le récit avec la bonne attitude, évite quelques maladresses faisant souvent plus de mal que de bien et renverse la stratégie de l’agresseur.

Que dire ? Comment réagir ?

Accueillir la parole c’est donc :

  • Valoriser la personne et lui dire que c’est déjà beaucoup d’en parler, sa souffrance est légitime
  • La sortir de l’isolement si elle est en danger 1 ; contacter l’entourage
  • Donner de l’information
    • sur la loi et ses droits afin de laisser le CHOIX ;
    • sur la CULTURE ENCLINE au VIOL : il existe des sociétés sans culture du viol où il n’existe pas de domination masculine, pas de violences interpersonnelles mais une égalité économique et où les hommes de ces cultures reconnaissent l’autonomie et l’autorité des femmes (plus d’info ici) ;
    • sur les mécanismes de la mémoire traumatique ce qui peut aider à comprendre les comportements désorganisés et paradoxaux.
  • Renverser la stratégie mise en place par l’agresseur (protéger, revaloriser, déculpabiliser, expliquer les mécanismes de l’emprise).
  • Soutenir et utiliser des techniques de respiration pour retrouver le calme intérieur.

6 conseils concrets

On écoute.

On reprend seulement les mots utilisés par la personne.

On donne de l’information.

On respecte SA temporalité.

On offre un lieu d’écoute bienveillant et sécure.

On propose toujours une suite à ce moment de partage, en s’écoutant bien sûr !

6 attitudes à éviter

On ne parle pas de soi.

On ne se compare pas.

On ne donne pas de conseils.

On n’enquête pas sur LA vérité (nous ne sommes pas des juges).

On ne minimise pas (c’est la perception de la personne qui doit être entendue, pas la tienne !).

On ne demande JAMAIS de raconter ce qu’il s’est passé tout simplement pour ne pas faire revivre le traumatisme, ce qui est important c’est le vécu

On ne considère pas la personne comme une VICTIME A VIE, ce n’est pas son identité.

En cas de doute appelez les permanences téléphoniques pour être conseillé :

  • 119 (enfance maltraitée)
  • 39-19 (violences conjugales)
  • 39-77 (maltraitance envers les personnes âgées ou handicapées)
  • 0 800 05 95 95 (viols femmes information du collectif féministe contre le viol)
  • 08- victimes 08 842 846 37, les cellules de recueil des informations préoccupantes (CRIP) mises en place dans chaque département.

Conclusion

La parole de l’autre est précieuse et nous donne à voir l’ensemble de son être alors ne réduisons pas son discours à des faits mais laissons le temps et l’espace pour accueillir son vécu. Communiquons plus largement en créant des relations égalitaires où chacun·e peut être entendu·e.

Nous avons toutes et tous rêvé un jour d’une société sans discriminations intersexes, sans violences, sans viols et sans meurtres… Aujourd’hui nous sommes les précurseurs d’une société qui tendrait vers ce rêve, en renversant cette culture du viol.

Celle·ui qui écoute ne peut être neutre, ielle dénonce les actes, son attitude remplace la personne dans son humanité, il lui rappelle que sa souffrance est légitime et que les actes qu’elle a subi sont des délits punis par la loi. La culpabilité est souvent reportée sur la victime, par exemple l’expression “se faire violer” induit la responsabilité de la victime.

C’est la même construction que pour les phrases courantes comme “se faire à manger”, “se faire du mal”. Du même acabit “elle n’avait qu’à pas s’habiller comme ça”, ces expressions remettent en question la capacité de la femme à faire des choix, à utiliser l’espace public de la même façon que les hommes, à être libres de penser et d’agir sans l’autorité d’un homme pour la protéger ou l’accompagner, etc.

Donner de l’information permet de déconstruire les croyances normatives !

Saviez-vous qu’il existe des cultures sans viol ? Les femmes n’ont pas toutes peur de sortir seules. L’anthropologue Maria-Barbara Watson-Franke raconte que, quand elle avoua à une guide Guajiro (Amérique du Sud) qu’elle avait peur de se promener la nuit dans le désert, cette dernière lui dit qu’elle ressentait la même chose. Mais lorsqu’elle lui narra comment un homme l’avait une fois attaquée en Europe, la femme Guajiro la regarda étonnée : “Tu as peur des gens ? Oh non, il n’y a pas de quoi. Moi je pensais aux serpents !”.