Les nouveaux visages de la dépendance

Consommateurs de drogues : de l’usager criminel au patient addictif, la société se médicalise…

Date : 26/5/06


Source : Le Monde


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par Jean-Yves Nau

Faute de pouvoir faire l’économie des turbulences de sa fin de règne, les récentes déclarations de Jacques Chirac sur la lutte contre les addictions n’ont sans doute pas eu l’écho qu’à l’évidence elles méritaient. Ces propos ont été tenus le 27 avril, lors du premier bilan dressé par le chef de l’Etat de son programme de lutte contre le cancer. Esquissant les axes de la lutte qu’il aimerait voir mener contre les pathologies malignes, M. Chirac a annoncé qu’un "plan d’action global contre les addictions" serait présenté, "dans les prochains mois", par le gouvernement.

Evoquant les inquiétantes consommations françaises de substances psychoactives, M. Chirac a estimé qu’il ne fallait plus se borner à invoquer des "comportements individuels". Pour le chef de l’Etat, la lutte contre l’addiction à ces substances ne devrait plus se "réduire à des règles et à des interdits". En d’autres termes, ces addictions "sont aussi des maladies qui doivent être traitées comme telles". "Pour cela, les esprits et notre système de santé doivent évoluer", a-t-il conclu. Ces paroles feront-elles date ?

Rien ne permet aujourd’hui de savoir si, à moins d’un an de l’élection présidentielle, le chef de l’Etat a une chance d’être entendu et si ses souhaits pourront être réalisés. Pour autant, on ne saurait ignorer que M. Chirac – ancien gros fumeur et ennemi déclaré de toute forme de dépénalisation de la consommation des substances psychoactives illicites – s’aventure ici, non sans courage, sur un terrain délicat. Combien sont-ils, parmi les hommes politiques exerçant aujourd’hui de hautes fonctions, à oser traiter publiquement de la question globale des dépendances pour les inscrire aussitôt dans le champ de la pathologie ? C’est non seulement là faire oeuvre utile, mais aussi, autre innovation de taille, faire coïncider un discours politique avec les dernières avancées en date dans le champ des neurosciences.

En France, parler de comportements addictifs a, longtemps, immanquablement renvoyé aux seules substances psychoactives dont le commerce et la consommation étaient prohibés. Durant les trois dernières décennies du XXe siècle, cette prohibition a alimenté – dans certains milieux qui n’étaient pas les moins aisées de la société française – un débat récurrent sur la nécessité de dépénaliser la consommation, sinon le trafic, de "drogues douces".

En pratique, cette revendication concernait pour l’essentiel le cannabis et, parfois, la cocaïne, deux substances généralement présentées comme une forme moderne de "récréation chimique". Une forme de tolérance, expérimentée aux Pays-Bas, sembla un instant militer en faveur d’un assouplissement de la loi française. C’était avant l’émergence d’une nouvelle perception des bases neurologiques et moléculaires de la modification des états de conscience induite par des substances psychoactives. Le rappel de trois étapes charnières permet de mesurer l’ampleur du chemin parcouru.

Février 1987. On sait depuis peu, grâce aux travaux de l’équipe improbable réunie autour du professeur Luc Montagnier, que le sida est une pathologie d’origine virale transmissible par les voies sanguine et sexuelle. Michèle Barzach, alors ministre déléguée chargée de la santé et de la famille (dans le gouvernement de Jacques Chirac), impose, à titre provisoire, la vente libre des seringues dans les pharmacies d’officine. Certains s’émeuvent alors d’une mesure dont ils ne perçoivent pas clairement la portée. Mais elle apparaîtra rapidement comme la clé de voûte d’une nouvelle et pragmatique politique sanitaire dite de la "réduction des risques".
Cette politique fut poursuivie et complétée avec la mise à disposition de produits opiacés dits "de substitution", méthadone et buprenorphine. C’est ainsi que, loin d’être regardés comme des délinquants potentiellement porteurs d’un nouveau mal contagieux, les toxicomanes usant de la voie intraveineuse commencèrent, à cette date, à être traités par les pouvoirs publics comme des personnes. Il y a près de vingt ans, la toxicomanie commença à changer de visage.

Juin 1998. Un rapport appelé à faire beaucoup de bruit est remis à Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat à la santé. Intitulé "Problèmes posés par la dangerosité des drogues", ce document a été rédigé par un groupe de dix experts français et étrangers présidé par le professeur Bernard-Pierre Roques. Il propose, sur la base de données scientifiques, une nouvelle classification des "drogues", qu’elles soient licites – comme le tabac et l’alcool – ou illicites. Pour ces auteurs, on peut classer ces substances "hédoniques susceptibles d’entraîner des effets plus ou moins accentués de dépendance psychique" en trois groupes en fonction de leur dangerosité.

Le premier groupe comprend l’héroïne (et les substances opiacées), la cocaïne et l’alcool ; le deuxième réunit les psychostimulants, les hallucinogènes et le tabac, ainsi que les benzodiazépines (médicaments anxiolytiques et hypnotiques). N’arrive qu’ensuite, et "en retrait", le cannabis. Les neurosciences commencent ainsi à faire valoir que le caractère légal ou non des substances repose donc plus sur une forme de consensus social que d’évaluation des risques.

Avril 2006. Une équipe de chercheurs français dirigés par Jean-Pol Tassin (Collège de France, Inserm) fournit une nouvelle lecture, unifiée, de l’intimité des mécanismes neurologiques impliqués dans le phénomène de dépendance. Elle permet du même coup de nourrir de nouvelles espérances, qui pourraient voir à l’avenir s’allier psychothérapie et pharmacologie au service des malades. Ces résultats pourraient aussi, avec les progrès substantiels de l’imagerie cérébrale, conduire à la mise au point de techniques permettant de mesurer la susceptibilité de chacun face au risque de telle ou telle dépendance.

En octobre 1966, dans Le Crapouillot, François Mauriac évoquait la consommation, alors croissante, de certaines drogues par la jeunesse : "J’ai toujours refusé de boire les philtres qui nous livrent sans recours à la puissance des ténèbres (…). L’enfer, cet enfer-là, n’est plus le privilège des riches et des hommes d’âge. Il s’ouvre désormais aux enfants et aux pauvres. Il faut les protéger, il faut les sauver – par tous les moyens que la loi met au service des pouvoirs publics, qui sont aisément tournés, hélas -, et c’est pourquoi l’essentiel est de persuader les jeunes d’être eux-mêmes, pour détourner leur coeur et leur esprit de cet abîme d’avilissement." Quarante ans après, si l’urgence est toujours à la prévention, la science laisse espérer une possible et prochaine sortie des enfers.

 

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