«Et soudain s’est profilée la face noire de la mondialisation»

les partisans de la guerre à la drogue surfent l’écologie en dénonçant les pratiques des narcotraficants…

Source : http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/319717.FR.php 
Date : 2008-04-07

Xavier Raufer est professeur à l’Institut de criminologie de l’université Paris-II. Il s’inquiète de ce qu’il appelle la «face noire de la mondialisation» et de toutes les atteintes à l’environnement qu’elle engendre.

 

C’est quoi, la «face noire de la mondialisation» ?
La chute du mur de Berlin a provoqué un énorme appel d’air sur la
planète. Et soudain s’est profilée la face noire de la mondialisation.
Le criminel n’a en effet aucune règle à respecter. Sa caractéristique
principale est qu’il est opportuniste. L’ouverture brutale et
incontrôlée des frontières et des marchés fut donc pour lui une
incroyable aubaine. Il a été le premier à bénéficier de la
mondialisation. Exemple : trois semaines après la chute du mur, il y
avait de jeunes prostituées russes sur nombre de trottoirs d’Europe
occidentale.

Quelles en sont les conséquences dans le domaine de l’environnement ?
La mondialisation criminelle s’est faite bien plus vite et avec plus
de force que la mondialisation licite. Sur l’environnement, ça se
traduit de plusieurs façons. Le trafic de stupéfiants, d’abord. Quand,
au Pérou, un labo de cocaïne «fait le ménage», il déverse dans les
rivières les produits chimiques – dont l’éther – servant à fabriquer la
drogue (produire 1 kg de cocaïne exige 7 litres d’éther) ; l’écosystème
est détruit, l’eau croupit et les épidémies surgissent. Cette industrie
chimique illégale entraîne par ailleurs dans la région la destruction
des forêts. Autre exemple : quand l’Afghanistan a commencé à produire
de l’héroïne en masse, il y a eu explosion régionale de la toxicomanie
; alors qu’il n’y avait pas un héroïnomane au Pakistan dans les
années 80, il y en a eu récemment jusqu’à 4 millions – donc un gros
problème de santé publique. Autres conséquences de la mondialisation
criminelle : les épidémies véhiculées par les trafics d’êtres humains
(en Afrique notamment) et les infiltrations dans la finance licite. On
commence à voir des entités criminelles tenter de s’immiscer sur le
marché des permis à polluer pour blanchir de l’argent. Il y a aussi le
pillage des ressources naturelles en Russie par une alliance informelle
entre certains oligarques corrompus et des criminels. Enfin, les
trafics de déchets toxiques. Exemples : la cargaison de détritus du Probo Koala
– navire russe sous pavillon panaméen exploité par une société
hollandaise -, déversée en Côte d’Ivoire, ou les déchets toxiques de
Naples, qui contaminent la mozzarella produite dans la région et
exportée dans toute l’Europe. Ces aspects de la mondialisation noire se
renforcent les uns les autres. Et provoquent de très graves problèmes
d’hygiène publique.

Détaillez-nous, avec votre ?il de criminologue, le cas des déchets de Naples…
Il est d’autant plus grave qu’il advient à nos portes, dans l’Union
européenne. Parmi les trois grandes mafias italiennes (Cosa Nostra en
Sicile, Ndrangheta en Calabre et Camorra à Naples), les camorristes ont
la réputation d’être les plus inventifs. Ils ont ainsi trouvé un
nouveau moyen de s’enrichir. Ils emportent un marché de destruction de
déchets toxiques en étant les moins-disants, pour une raison simple :
ils se contentent de déverser ces déchets dans la nature et de toucher
l’argent. Or, dans nos sociétés, quand on pollue avec des matières
toxiques (chrome, plomb…), il faut dépolluer. La même entreprise
mafieuse soumissionne ensuite pour dépolluer ce qu’elle a elle-même
souillé et (sans agir plus, bien sûr) touche une seconde fois le
jackpot ! Le résultat est tragique. Dans la Campanie [région de Naples]
rurale, certains cancers des enfants ont augmenté de 400 %, car des
métaux lourds très toxiques, remontant à la surface des sols, ont
contaminé les cultures, puis le lait des vaches.

Personne ne fait rien contre ça ?
La prise de conscience est difficile. A Naples, ville très pauvre,
c’est la Camorra qui, souvent, trouve du boulot aux jeunes. La
population voit donc plus les bénéfices immédiats offerts par «sa
mafia», que ses crimes, même épouvantables, plus lointains.

Et au niveau mondial ?
Sur les 141 pays en développement, une trentaine (dont 20 en
Afrique) ne maîtrisent rien – l’environnement encore moins que le
reste. Les autorités de ces pays ignorent ce qu’il advient à 10 km de
leur capitale. Ensuite, dans une démocratie, les autorités ne bougent
vraiment que quand l’opinion s’agite. Et là, ce n’est pas mûr. Les pays
développés se mobilisent peu, car ils sont encore peu affectés par les
crimes à l’environnement perpétrés au Sud. Et ces sujets ne permettent
pas le show-biz, il faut aller dans le dur. Mais il faudra un jour un
protocole mondial de lutte contre les crimes à l’environnement. L’ONU a
conclu diverses conventions mondiales anticriminalité : en 1988 sur les
stupéfiants et en 2000 (à Palerme) sur le crime organisé. Cette
dernière procure à tous les pays une sérieuse boîte à outils pénale,
permettant une répression plus sérieuse du crime organisé à l’échelle
mondiale. On pourrait donc imaginer un additif à la convention de
Palerme sur les crimes à l’environnement. C’est ce que craignent les
criminels au niveau mondial : l’extradition, puis une lourde peine de
prison sur le lieu effectif de leurs crimes.

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