Entretien avec le Docteur Barsony à propos de la consommation de cannabis

"Apprendre à se droguer est le seul moyen pour résoudre le problème des drogues…"

Source : Charlie Hebdo n°820
Date : 5 mars 2008

Bien que très occupée à museler les chiens
dangereux et à démuseler les culs-bénits à coups
de « laïcité positive », la ministre de
l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a encore un
peu de temps pour s’occuper de la « lutte contre
la drogue » – entendez, les fumeurs de chichon -,
qu’elle compte placer en tête de ses priorités.
Nous avons demandé son avis sur le problème à un
spécialiste de la question : le Dr Jacques
Barsony, précurseur des traitements de
substitution en Haute Garonne.

Propos recueillis par Sylvie Coma

Que pensez-vous de la pénalisation de la consommation de cannabis ?
Dr Jacques Barsony : Le chapitre consacré au
cannabis de l’ouvrage Drogues, savoir plus,
risquer moins, édité par la MILDT (Mission
interministérielle de lutte contre la drogue et
la toxicomanie) et le CFES (Comité français
d’éducation pour la santé) en 2000, sous les
auspices du gouvernement français, commence par
cette phrase : « Le joint de cannabis est le
premier produit illicite consommé dans notre
société, au point qu’on ne sait pas si le
cannabis est légal ou pas. » Depuis, le nombre de
personnes concernées est en augmentation
régulière. La loi du 5 mars 2007 sur la
prévention de la délinquance prévoit une amende
de 450 euros maximum et un stage de
sensibilisation pour les simples consommateurs
(rarement importunés jusque-là), qu’elle prend
pour cible. Cette loi s’ajoute à la loi de 1970,
l’une des plus dures en Europe. Ce qui fait qu’il
ya maintenant officiellement 12 millions de
nouveaux délinquants : c’est le nombre de ceux
qui ont consommé, ne serait-ce qu’une fois dans
leur vie, du cannabis. Et il y a un risque
d’emballement automatique avec les récentes
mesures contre la récidive, comme les peines
planchers. Il est vrai que l’objectif d’interdire
sans le pouvoir d’interdire avait créé, du point
de vue légal, une situation délétère. Les lois
non respectées ne sont pas respectables, et les
lois non respectables ne sont pas respectées. Il
fallait sortir de ce paradoxe. Mais l’application
stricte des nouvelles mesures serait une
véritable déclaration de guerre à l’ensemble de
la jeunesse. Certaines lois mettent de l’ordre,
d’autres du désordre. 

Et les stages de sensibilisation, vous n’y croyez pas ?
Le décret d’application précise qu’il s’agit de «
faire prendre conscience au condamné des
conséquences dommageables pour la santé humaine
et pour la société de l’usage de tels produits ».
Il va être très difficile de convaincre le «
condamné » des dommages de la simple
expérimentation du cannabis, puisqu’il n’y en a
pas. Les schizophrénies ? Les déceptions
amoureuses et l’échec scolaire en déclenchent
plus que le cannabis. À ce compte-là, interdisons
l’amour et l’école. Quant au papa du condamné, à
l’inverse, il va être très difficile de le
convaincre qu’il n’y a pas de dommages, vu ce que
ça va lui coûter. On imagine facilement les
discussions qui vont s’ensuivre, on entend déjà
les portes claquer. Cette loi n’est pas faite
pour la paix des familles. De toutes les
familles, car il est impossible d’échapper à la
question du cannabis, et elle se pose de plus en
plus tôt. Dès la petite école, les enfants
ramènent à la maison, avec un air coquin, des
questions qui ne sont pas anodines, et plus tard
le cannabis fera partie des rituels de
l’adolescence. Il faudrait pouvoir expliquer,
éduquer. Cela passe par la négociation. Or il n’y
a rien à négocier, les lois prohibitives ne le
permettent pas : c’est interdit, point. Mais
pourquoi ? L’argumentaire est faible, sinon
inexistant. La loi laisse les parents démunis, ne
sachant quoi dire ou répondre, ils sont
disqualifiés, parfois dans le déni, parfois même
pris en otages ou complices. D’autres fois, au
contraire, c’est un état de « guerre civile » qui
s’installe dans les familles. Ce n’est pas ainsi
que se construit l’autorité. 

Comment parler du cannabis ?
Si le cannabis pouvait sortir de sa position
underground et trouver une place comme drogue
festive, on pourrait en parler mieux, l’utiliser
mieux, on pourrait apprendre à se droguer et à ne
pas se droguer. Et si l’on en croit l’expérience
hollandaise, on se droguerait moins. On n’y
coupera pas, il va falloir lâcher un peu plus sur
le cannabis. Cela fait peur ? Et alors ? Le
cannabis n’est pas anodin, on est bien d’accord.
Mais d’autres drogues, bien plus dangereuses,
comme l’alcool, qu’on ne présente plus, ou les
barbituriques, assez toxiques pour avoir tué
après une longue dépendance leurs deux
inventeurs, ont été apprivoisées grâce à un usage
ritualisé et un cadre légal adapté. En fait,
toutes les drogues ont été, à un moment ou un
autre, à un endroit ou un autre, utilisées sans
dommages pendant des périodes plus ou moins
longues. Au début du XXe siècle, toutes les
drogues, sur toute la planète, étaient en vente
libre dans les pharmacies, les drogueries et les
bien nommés drugstores.

Qu’est·ce qui fait que certaines substances
effraient la société, et d’autres non ?

Les drogues en soi ne sont que des objets
inoffensifs, elles n’attaquent pas l’homme. Ce
qui fait peur, ce qui fait d’un produit une «
drogue », c’est l’assimilation de ce produit à un
groupe, ethnique, social ou religieux, rejeté.
Cela a été le cas de l’opium, associé aux
immigrants chinois, ou de la cocaine, associée
aux minorités noires des ghettos d’Amérique. En
Europe, l’alcool a été stigmatisé à travers la «
dégénérescence » de la classe ouvrière, et le LSD
associé aux excès de la jeunesse. 

En quoi le cannabis serait-il une drogue « différente » ?
C’est un stupéfiant inclassable, car, pour des
raisons pharmacologiques, il parcourt, sans
insister, mais sans avertir, sur la pointe des
pieds, les différents effets de tous les autres
stupéfiants. Il peut être euphorisant, calmant ou
excitant, provoquer des états de panique, des
accès paranoïaques, enivrer, jouer les
hallucinogènes, et même ne faire semblant de
rien. Pour couronner le tout, il peut changer
d’effet en cours de route. C’est la drogue la
plus désordonnée : même la gaieté irrésistible
qu’elle provoque recèle quelques pépites
d’angoisse. C’est la plus rebelle : son effet est
variable, non seulement selon la qualité et la
dose, mais aussi, selon les individus, et pour
chaque individu, selon le moment et les
circonstances. C’est une auberge espagnole : on
n’y trouve que ce que l’on y apporte. On a
intérêt à être au clair avec soi-même.

Comment agit·il ?
À la différence des autres drogues, le cannabis
agit sur les pieds et les jambes, qu’il ramollit
et déconnecte du cerveau, qui, lui, est stimulé.
Mais comme le rôle essentiel du cerveau est de
décider de l’endroit où l’on va mettre ses pieds,
on finit généralement sur le cul, dans un canapé,
le joint à la bouche, la télécommande dans une
main et la bière à portée de l’autre. C’est la
retraite avant l’âge. Le cannabis n’est ni une
drogue dure ni une drogue douce, c’est une drogue
molle qui parfois s’apparente aux sables
mouvants, on s’y enlise. Cette propriété du
cannabis est d’ailleurs utilisée par certains
consommateurs hyperactifs pour contenir leur
effervescence. Se droguer ne demande aucune
aptitude, aucun talent, aucun effort, il suffit
d’aspirer, de sniffer, de gober. C’est l’extase à
la portée des caniches, il n’y a pas de quoi se
vanter. 

Il y a des partisans de l’utilisation médicamenteuse. 
Tel quel, le cannabis n’est pas assez prévisible,
pas assez fiable pour pouvoir être un jour
utilisé comme médicament. Aucun médecin ne peut
dire avec assez de certitude : « Prenez-en, ça
vous fera cela. » Il n’en sait rien. Plus
honnêtement, il devrait dire : « Prenez-en, on
verra bien ce que ça vous fera … » Mais ce
n’est plus de la médecine. Seul un consommateur
habitué aux effets du cannabis peut revendiquer
quelques compétences (encore que ceux qui
arrêtent revoient souvent leur jugement) et
prendre le risque de l’automédication, mais pas
un médecin. Il faut arrêter l’hypocrisie. Si le
cannabis doit être défendu, c’est comme drogue,
pas comme médicament.

Comment défendre une drogue ?
Comme drogue, il a largement fait la preuve de
son intérêt. En témoignent la longévité et
l’étendue de son succès, ainsi que son innocuité
: cannabis égale zéro mort et peu de dépendance.
Cependant, cela ne fait pas de lui un stupéfiant
sans danger, ce n’est pas une drogue pour tous,
ni pour tous les jours. C’est aussi, selon les
individus, et pour chaque individu, selon le
moment et les circonstances. C’est une auberge
espagnole : on n’y trouve que ce que l’on y
apporte. On a intérêt à être au clair avec
soi-même.

C’est une drogue pour adultes, mais si l’on est
trop fragile psychologiquement, il vaut mieux
s’abstenir. Consommer du cannabis est une
expérience qui peut faire basculer. Ce n’est pas
non plus une drogue à utiliser au quotidien. Un
joint n’égale pas un verre de vin, car son effet
est durable. Pris le soir, son effet se prolonge
le lendemain, pris le matin, on passe sa journée
décalé, sous influence, pas tout à fait dans
l’état naturel. Or, comme tout le monde le sait,
qu’on doive les états seconds au cannabis, à
l’excès d’alcool ou à n’importe quoi, ils sont
faits pour rester seconds, pas premiers. Ce n’est
pas pour rien que les consommations de drogues
sont traditionnellement liées à la fête. Rituel
régulateur, la fête se définit sous toutes les
latitudes par l’excès et l’exception, la fête
tous les jours, ce n’est plus la fête. Tout au
plus une fuite. 

Selon vous, quelles actions devraient mener les pouvoirs publics ?
Les drogues ne sont pas égales entre elles, et
les hommes ne sont pas égaux devant les drogues.
Apprendre à se droguer est le seul moyen de
résoudre le problème des drogues. Il y a
plusieurs manières de se droguer, de s’enivrer,
qui ne se valent pas, qui n’ont pas le même sens,
quand elles n’ont pas des sens opposés. Voilà sur
quoi il faut batailler. C’est le débat
indispensable, mais il n’est pratiqué que dans
les lieux de soins, c’est-à-dire trop tard. Il
est rare dans les familles, impensable à l’école
et dans aucun lieu public, car la loi l’interdit
et les politiques l’évitent. Ils préfèrent des
terrains moins risqués, la lecture de la lettre
de Guy Môquet, par exemple. Les professeurs vont
devoir faire le grand écart entre ceux du premier
rang, qui lisent la lettre de Guy Môquet, et les
autres, au fond, qui fument la moquette. Car
quand on parle de drogue aujourd’hui, c’est de la
jeunesse qu’on parle. La pure et simple
interdiction témoigne de la piètre opinion qu’on
a de nos enfants et du manque de confiance dans
nos capacités à les éduquer. Pourtant, ils ont
appris à boire, ils peuvent bien apprendre à se
droguer. Qui peut le plus peut le moins.
D’ailleurs, il n’est pas sûr qu’ils ne sachent
pas déjà mieux se droguer que boire… 

Sarkozy a pourtant des idées sur l’éducation…
Que les enfants ne se lèvent pas quand le
professeur entre dans la classe, c’est peut-être
dommage – encore que l’abandon de la révérence et
du baisemain n’ait pas nui aux relations entre
les hommes et les femmes, bien au contraire. Mais
que des enfants, parce qu’on ne leur a pas
appris, se droguent comme des pieds, c’est
autrement plus grave et cela engage autrement la
responsabilité des adultes. « Ils n’ont qu’à pas
se droguer ! » Tu parles ! Comme s’il y avait des
gens qui se droguent et d’autres qui ne se
droguent pas. Disons plutôt qu’il y a une manière
traditionnelle, rassurante et même valorisée de
s’enivrer, avec l’alcool par exemple, et une
manière étrange, inquiétante, intolérable de
s’enivrer, avec le cannabis. L’une est du côté
des plus vieux et l’autre concerne les plus
jeunes. Néanmoins, tous se droguent ou
s’enivrent, depuis la nuit des temps. La sobriété
est l’apanage des animaux.

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