Nommer la toxicophobie dans les milieux militants

Dernière mise à jour le 26/03/2026 <!– by Techno+ –>

Nous, militant·es pour une politique des drogues respectueuses des droits humains, entendons souvent des discours dans nos espaces de luttes communes qui dénoncent la « stigmatisation » des personnes qui ne consomment pas de drogues légales (café, tabac, alcool…) ou illégales (cocaïne, LSD, MDMA…). Mais alors, que faisons-nous de la stigmatisation des personnes qui consomment ?

Parce qu’elle est là : silencieuse et parfois violente. Elle se glisse dans les regards, dans les blagues, dans les silences gênés. Elle s’infiltre même dans nos discours militants : c’est de la toxicophobie et c’est une oppression. 

On ne peut pas prôner l’inclusivité en oubliant une partie de notre communauté.

On ne peut pas se dire radicaux·les, décoloniaux·les, féministes, queer ou anticapitalistes, tout en reproduisant les logiques d’exclusion punitives de la société dominante.

Pourquoi sommes-nous tous et toutes toxicophobes ?

Depuis plus d’un siècle sévit une politique connue sous les noms de prohibition des drogues ou bien de guerre à la drogue. Soi-disant pour préserver la santé des personnes et des jeunes en particulier (âgisme, on te voit), la prohibition a servi de prétexte pour soumettre des pays, pour exclure des populations dont les pratiques de consommation sont différentes, pour persécuter arbitrairement des individu·es ou des groupes pour leur orientation sexuelle, leur idées politiques, leur couleur de peau, leur âge. La Drogue des un·es est toujours meilleure que celle des autres.

La consommation existe dans nos milieux, elle fait partie de nos vies et de la plupart des sociétés humaines (et même du monde animal mais c’est un autre sujet). Elle fait partie de nos fêtes, de nos galères, de nos soins. 

Qu’elle soit festive, thérapeutique, récréative, introspective, performative, occasionnelle ou quotidienne, la consommation de substances est une réalité. Et les personnes concernées ne méritent ni la honte, ni le silence, ni l’exclusion.

Parce que stigmatiser les consommateur·ices, c’est participer à la violence structurelle, celle-là même qu’on prétend vouloir démanteler.

C’est renforcer l’isolement, empêcher l’accès aux soins, ignorer les stratégies de santé relative à la consommation, faire taire des vécus, des douleurs, des savoirs, des luttes. C’est perpétuer des préjugés basés sur la morale. Tout cela concourt à l’auto-stigmatisation des personnes concernées.

Toxicophobie, une oppression à combattre comme les autres

La toxicophobie s’immisce dans les autres oppressions souvent mieux conscientisées : elle est raciste, sexiste, classiste, agiste…

Les politiques répressives et les imaginaires sociaux autour des drogues ne touchent pas tout le monde de la même manière.

Ce sont les personnes racisées, pauvres, précaires, marginalisées, les femmes, les personnes trans, les travailleur·se·s du sexe, les jeunes, les personnes en situation de rue qui subissent le plus violemment la répression, la surveillance, l’infantilisation et la criminalisation liées à la consommation.

Reproduire ces logiques dans nos espaces militants, c’est continuer à opprimer les mêmes. C’est oublier que les drogues ont été un prétexte colonial pour contrôler, enfermer et discréditer les corps racisés. La toxicophobie est également un argument utile aux groupes dominants et les capitalistes en particulier pour discréditer et soumettre les individu·es jugé·es improductif·ve·s, subversif·ves ou contestataires.

Si une personne qui consomme des drogues appartient à un groupe privilégié, cela réduit plus ou moins fortement l’oppression qu’elle pourrait subir et en particulier le risque de se faire démasquer. Néanmoins en cas de divulgation publique, quel que soit les groupes auxquels on appartient, consommer des drogues et/ou perdre supposément la maîtrise de cette consommation est un puissant facteur de déclassement social, surtout si la personne ne fait pas repentance en jurant abstinence et préfère affirmer son droit à consommer.

Comment déconstruire la toxicophobie ?

Les sciences, pharmacologie, sociologie, paléo-anthropologie, neurologie… et même l’éthologie sont aujourd’hui unanimes : l’usage de substances psychoactives a toujours accompagné les animaux humains et non humains. Il n’existe aucun argument scientifique pour justifier le classement légal actuel des drogues. Nombre de drogues psychédéliques interdites (LSD, MDMA, psilocybine, kétamine…) tout comme le cannabis sont aujourd’hui redécouvertes et étudiées pour leurs bénéfices pour la santé et leurs propriétés médicales. D’autres sont déjà utilisées dans la pharmacopée pour leurs effets (opiacés, amphétamines, kétamine…)

“Il n’existe pas de société sans drogues”. Il n’existe que des sociétés avec des drogues imposées par un système dominant. Pourtant, la liberté cognitive, ou droit à l’autodétermination mentale, est le droit de contrôler sa propre cognition et conscience. C’est un droit fondamental. Il est crucial de la reconnaître et de la défendre.

Le rejet de la consommation de drogues est souvent justifiée par la corrélation avec des comportements (violence notamment) que nous voulons exclure de nos espaces et de nos luttes. On ne devient ni agresseur·e, ni victime en prenant des drogues. C’est bien contre des comportements qu’il faut lutter et non des substances ou des individu·es quel que soit leur état de conscience. Il y a aussi une déconstruction sociale à faire chez les personnes qui consomment afin que les substances ne servent pas d’excuses, de bouc émissaire ou à déresponsabiliser ces comportements.

Se droguer ça s’apprend, ça se maîtrise et ça s’accompagne, comme n’importe quelle activité humaine. Il existe des collectifs de santé communautaire et d’auto-support, parfois anciens, spécialisés sur ce sujet pour progresser ensemble sur cette question.

Ajoutons l’anti-toxicophobie à nos luttes

Nous voulons dans nos milieux et partout ailleurs une réelle prise en compte des vécus des consommateur·ices de drogues dans les discussions militantes, des espaces sécurisants où la parole des personnes usagères de drogues soit écoutée sans jugement.

Et si au-delà de nos espaces militants, la lutte contre la toxicophobie, devient une lutte collective et publique supplémentaire de toustes, les personnes consommatrices de drogues impliquées dans les luttes existantes, en seront reconnaissantes.

Dressons-nous ensemble pour en finir partout avec la toxicophobie qui exclut, marginalise et oppresse.

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