«Chez les jeunes ados, le "binge drinking" correspond à une situation de détresse»

Les ivresses systématiques et hors cadres festifs habituels chez les jeunes inquiètent les pouvoirs publics mais pas les parents…

Source : http://www.liberation.fr/actualite/societe/339844.FR.php
Date : 18-07-2008

Le Dr Georges Picherot
dirige le service des urgences pédiatriques du CHU de Nantes. Depuis
cinq ans, il constate une hausse inquiétante des cas d’hospitalisation
de jeunes adolescents pour des problèmes liés à l’alcool.
 
Le phénomène du «binge drinking» est-il de plus en plus fréquent chez les jeunes adolescents?
Aux urgences pédiatriques, qui accueillent les moins de 16 ans, nous
recevons de plus en plus de jeunes en état d’ivresse aigüe. Ces
derniers temps, c’est chaque semaine. Des adolescents très jeunes,
parfois dès dix ans. Cela dit, attention à ne pas dramatiser, il ne
faut pas en déduire que tous les adolescents sont alcooliques. 
 
Est-ce vraiment nouveau?
Le binge-drinking, phénomène bien connu des pays anglo-saxons et
nordiques, est en France relativement récent. En 2002, quand nous avons
constaté que ce problème prenait de l’ampleur, nous avons suivi un
groupe de 70 adolescents admis aux urgences. Leur comportement
vis-à-vis de l’alcool présentait certaines caractéristiques distinctes
de l’alcoolisation des plus de 16 ans. Ces adolescents
«alcoolo-défoncés» étaient généralement retrouvés en état de coma
éthylique sur la voie publique, en milieu d’après-midi ?contrairement à
leurs aînés qui consomment le soir?, et nous étaient amenés par les
pompiers. Ils avaient entre 12 et 16 ans et leur taux d’alcool dans le
sang pouvait aller jusqu’à 2,20 grammes, ce qui est considérable.
Ils buvaient par petits groupes de trois ou quatre, hors des lieux
festifs. Généralement dans des jardins publics, ou chez l’un d’eux en
l’absence des parents. Avec une prédilection pour les alcools très
forts, comme le whisky ou la vodka, qui sont plutôt des «alcools
d’adultes». Ils buvaient vite et beaucoup, le but étant d’atteindre une
ivresse rapide, la «cuite». Enfin, nous avons repéré des pics dans le
temps: janvier, juin, qui sont des mois de pression sur le plan
scolaire, des moments auxquels les ados doivent prendre des décisions.

Cela touche-t-il tous les milieux sociaux?
Oui, même si dans le groupe que nous avons observé il y avait une
surreprésentation des parents déjà confrontés à des problèmes d’alcool.
Le binge-drinking concerne aussi un peu plus les garçons que les
filles, mais depuis quelques années on constate un «rattrapage» des
filles.

Comment expliquez-vous ce besoin de «boire pour la défonce»?
Quand en 2002 nous avons cherché à alerter sur la hausse inquiétante de
ce phénomène, les adultes ont plutôt minimisé le problème en
l’interprétant comme quelque chose de festif, une sorte de rite
initiatique. En France, contrairement aux pays nordiques ou
anglo-saxons, où le binge-driking reste beaucoup plus fréquent que chez
nous, l’alcool garde une dimension familiale. Il est plus difficile
d’aborder les problèmes liés à l’alcool que ceux liés à la drogue ou au
tabac. Pourtant, dans le cas des adolescents que nous prenons en charge
aux urgences, le binge drinking répond quasi-systématiquement à une
situation de détresse. Celle-ci peut venir d’un événement précis ou
d’un mal-être plus chronique. Pendant les quarante-huit heures
d’hospitalisation, nous effectuons un bilan médical, psychologique,
scolaire et social qui nous permet de repérer les situations
difficiles. Parfois la détresse est visible, plus ou moins repérée par
les parents, mais il arrive que des adolescents en viennent à une
alcoolisation extrêmement forte alors qu’ils n’ont visiblement pas de
problème par ailleurs.

Quels sont les risques?
Les risques immédiats sont multiples. Outre le coma éthylique, le
risque accidentel est énorme, et pas seulement sur la route. Lorsqu’ils
sont alcoolisés, les adolescents perdent le contrôle et peuvent se
mettre en situation de danger. Par exemple, à Nantes, nous avons eu des
cas d’ados qui sont tombés dans le port sous l’effet de l’alcool et se
sont noyés. Un adolescent alcoolisé peut aussi devenir agressif. Dans
le même temps, il n’est plus capable de se protéger face aux
agressions. Si bien qu’il y a un grave risque de violences sexuelles.
Dans le groupe que nous avons observé, deux adolescentes avaient subi
des viols.
A moyen terme, les ivresses répétées peuvent avoir des conséquences sur
le plan cognitif, l’alcool étant un neuro-toxique: troubles de la
mémoire, du comportement. Les conséquences sont aussi sociales: ces
ados perdent pied, délaissent leur scolarité…
Enfin, à long terme, si aucune étude ne permet de dire que le
binge-drinking répété entraînera une dépendance à l’alcool, il est en
revanche certain que plus la consommation d’alcool est précoce, plus le
risque de dépendance dix ans après est élevé.

Dans quelle mesure l’interdiction de la vente d’alcool aux
mineurs et des open bars, comme le propose Roselyne Bachelot, peut-elle
être une solution?

C’est indéniablement un pas en avant. Cela permettra sans doute de
diminuer la consommation et, s’agissant des open bars, d’enrayer la
stratégie des alcooliers qui font en sorte d’installer des habitudes
chez les adolescents.
Reste qu’un adolescent en souffrance qui recherche un produit excitant
finira toujours par s’en procurer. Il suffit de voir ce qu’il se passe
pour le cannabis, interdit et pourtant consommé. Quoi qu’il en soit,
ces lois doivent être accompagnées, il faut que l’ensemble de la
société progresse sur cette question. Il faut s’interroger sur pourquoi
on en arrive à des cas aussi extrêmes, sur ce qu’il y a derrière.

 

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