Teknival de Redon du 19 juin 2021 : Techno+ témoigne

L’association Techno+ met à disposition de toute personne, victimes, avocats, médias, curieux·ses, le témoignage collectif des 43 volontaires de l’association de santé communautaire et de réduction des risques Techno+ qui sont intervenus à ce teknival qui s’est rapidement transformé en théâtre de guerre.

La violence totale, physique, administrative et médiatique à l’encontre des teufeurs dont nous avons été témoins et victimes doit être portée à la connaissance du plus grand nombre et doit rester dans les mémoires.

Sommaire

Communiqué de presse

Contact presse : info@technoplus.org

Depuis 26 ans Techno+ intervient en free-parties et teknivals, dans le cadre de la santé et de la réduction des risques liés aux pratiques festives. Association engagée dans le mouvement, nous avons toujours eu le souci d’assurer des liens entre la scène festive et les autorités locales afin que la fête se passe le mieux possible et que, comme dans toutes les fêtes, la santé des personnes soit préservée. C’est en ce sens que nous avons toujours été soutenus par le ministère de la Santé et reconnus comme interlocuteurs par les autorités locales.

Techno+ était présente au Teknival des Musiques Interdites, 43 volontaires au total, et peut témoigner de ce que celles et ceux-ci ont vécu, du travail qu’elles et ils ont effectué, de la prise en charge de blessé·es, le tout en craignant pour sa propre santé, sa propre vie.. Peut-il en être autrement quand, fuyant les assauts des gendarmes à travers les champs, on entend cet ordre policier : « Tirez-les à vue ».

Oui Techno+ était présente et peut témoigner de cette violence inouïe, gratuite où « l’ordre », c’est-à-dire (faut-il le rappeler) l’interdiction de danser, doit régner, quoi qu’il en coûte : main, œil, vie…

Ce teknival revendicatif, 2 ans après le décès de Steve, venait (re)poser cruellement la question : Est-ce que la volonté de faire cesser la musique ce 21 juin 2019, sur les quais de la Loire à Nantes pouvait justifier la mort d’un jeune participant ? Non ! Pas plus qu’il puisse être justifiable qu’un dancefloor soit devenu, le 19 juin 2021, un théâtre de guerre.

Rien ne pourra justifier non plus que les autorités publiques aient refusé la prise en charge sanitaire de ce jeune de 22 ans dont la main avait été arrachée, obligeant un de ses amis à recouvrir ce qu’il restait de son avant-bras avec un linge pour le conduire lui-même à l’hôpital. Dans quel état psychologique ces jeunes d’une vingtaine d’années ont-ils pu faire le chemin jusqu’à l’hôpital ?

Techno+ était présente et peut aussi témoigner des blessures prises en charges par ses volontaires: 22 victimes essentiellement blessées à cause de projectiles, grenades de désencerclement et LBD.

Un exemple : lors de l’assaut soi-disant “bien maîtrisé” du samedi après-midi, une jeune fille qui avait reçu un projectile sur la figure, sa joue était ouverte et quelques dents cassées. Malgré les appels aux autorités sur place et malgré ses souffrances, il a fallu près de 2 heures pour que des secours soient autorisés à venir la chercher au stand de Techno+. La raison avancée était de garantir la sécurité des services de secours. De qui fallait-il protéger les secouristes ? Des fêtard·es qui réclamaient leur présence ? ou des forces de l’ordre ?

De qui se moque t-on ? Depuis toujours les secours, Croix Rouge, Protection Civile, pompiers sont reçus à bras ouverts dans les teknivals, remerciés, souvent applaudis tant par le public que les organisateurs/trices. 

Techno+ était présente et peut témoigner que pour la première fois en 26 ans, ses appels à l’intervention des secours n’ont pas été entendus.

Combien de blessé·es y a-t-il eu lors de ce week-end ? Au-delà des blessé·es que nous avons rencontré lors de nos maraudes et des 22 personnes que nous avons prises en charge, il est difficile de le savoir, car à l’instar du jeune qui a perdu sa main, la plupart des fêtard·es blessé·es ont été évacué·es par leurs propres moyens et non comptabilisé·es par les autorités.

Quant à la question de l’évacuation des blessé.es de la nuit et de celles et ceux victimes de la charge du samedi matin, la demande du Sous Préfet, Monsieur Ranchère, était que “nous devions à tout prix nous organiser pour évacuer les blessés RAPIDEMENT”. Quand nous l’avons interrogé sur ce qui avait été mis en place à ce sujet, sa réponse, dents serrées : “Nous y réfléchissons encore…” Cela en dit long sur les discours de façade, en réalité bien éloignés de ce qu’il était en train de se passer sur le terrain depuis la veille !

Techno+ peut également témoigner de l’absence de sommations précédent la charge policière du samedi 19 juin à 17h mais aussi que le sous-préfet, avec qui nous étions en contact depuis le matin, nous a assuré à plusieurs reprises qu’il n’y aurait pas de charge et que sa priorité était “d’éviter de nouveaux blessés”. Rappelons que le lieu de la fête était un cul-de-sac dont la seule issue était contrôlée par les gendarmes. Nous lui avions présenté les dangerosités liées au site : une rivière au bout du terrain, lui-même bordé par deux fossés.

Cette fable d’une jeunesse armée, ivre de haine et de violence, lançant des parpaings sur la police, vendue à des médias qui n’ont jamais le temps (la déontologie ?) de vérifier, n’a eu comme seul objet de justifier l’injustifiable, briser l’élan d’une jeunesse QUI VENAIT DANSER.

Qui est responsable de cette violence ? Les forces de l’ordre ont-elle outrepassé les ordres du préfet de Bretagne, comme le laisse penser celui-ci ? Lui-même a-t-il voulu devancer les désirs de son ministre ? Ou est-ce le ministre de l’Intérieur qui a donné l’ordre d’un tel déchaînement de violence dans cette période électorale ?

Nous apprendrons un jour, s’il y a enquête, quelle fut la chaîne de responsabilité. Mais quelle que soit celle-ci, ce que les volontaires de Techno+ ont vu, ont vécu et qui les ont profondément choqués est, à leurs yeux, bien plus grave pour l’avenir. C’est le sourire satisfait, le plaisir qu’ils ont ressenti chez certains gendarmes au moment des attaques. Nous disons bien chez certains gendarmes, car nous savons aussi que d’autres, nous espérons la majorité, ont été atterrés par ces comportements.

Ce sourire, ce plaisir, c’est la frontière qui, en théorie, sépare la milice de la Gendarmerie Nationale, garante de notre démocratie.

Contact presse : info@technoplus.org

Récit chronologique de notre intervention et tentative de médiation sanitaire

Samedi 19 juin

3h du matin

Quand nous sommes arrivés près du site, les gendarmes locaux nous ont arrêtés. Après nous être présentés à eux, nous leur avons dit que d’après nos informations, un jeune homme était gravement blessé sur site et qu’il avait une main arrachée. Ils n’étaient visiblement pas au courant. Après avoir rendu compte à leur hiérarchie et conscients qu’il n’y avait pas d’équipe de secouristes sur place, ils nous ont laissé passer le barrage. 

A l’entrée de Redon, nos véhicules se sont trouvés stoppés dans une file de voitures à l’arrêt. Les volontaires ne pouvant accéder au site, nous avons scindé l’équipe en deux. Une équipe (dont les conducteurs) est restée sur place pendant qu’une dizaine de volontaires formés dont une infirmière, partaient avec du matériel de bobologie pour repérer les lieux et porter assistance aux blessé.es. Dans les nuages de gaz et les nombreuses demandes de soins disparates dans et aux abords du champs, l’équipe s’est vite dispersée.

Nous nous sommes demandés s’il fallait mieux rester à un endroit précis, en indiquant aux teufeurs notre présence, ou s’il fallait mieux marauder un peu partout, ce que nous avons choisi de faire.
Bilan de cette maraude nocturne : quelques plaies liées à des grenades, et des personnes en état de choc et désorientées que nous avons essayé d’aider à retrouver leur véhicule. Nous n’avons pas réussi à retrouver le jeune homme à la main arrachée. Nous pensons qu’il avait déjà été évacué par d’autres teufeurs à ce moment-là. 

L’équipe était dispersée dans plusieurs parties du champ ainsi que sur la route où des véhicules essayaient de se frayer un chemin dans les marais asséchés afin de pouvoir dégager le site. Témoins de ce mouvement, nous sommes repartis vers les véhicules, toujours stationnés à l’entrée de la ville, à l’exception de 4 volontaires piégés dans une nasse policière, dont ils n’ont pu s’extraire qu’en se frayant un chemin à travers les ronces, dans la forêt, et les roseaux, dans le marais, afin de rejoindre la route. . Le tout dans le noir le plus complet,  craignant d’être pris pour cible après que l’ordre de « tirez à vu » ait été entendu par nos volontaires.
Ils ont finalement réussi à sortir du bourbier et à rejoindre le groupe qui les attendait près des véhicules.
C’est à ce moment-là que l’équipe de Techno+ Sud-Ouest est arrivée. 

5h00

L’équipe est enfin réunie au complet. Le convoi est déjà en route vers on ne sait trop où. Avant de le suivre, nous décidons de faire un premier point tous ensemble afin que l’on soit tous au courant des différentes informations. Nous sommes inquiets quant à la sécurité du groupe et aux dangers qu’on pourrait faire prendre aux volontaires. Beaucoup sont jeunes, avec encore peu d’expérience de la teuf, et encore moins avec ce type de conflits, qu’elles ou ils n’ont jamais vécu. N’ayant jamais vécu une telle situation, Techno Plus n’a jamais mis en place de protocole de sécurité pour ses volontaires. Après ce point de vigilance quant à notre sécurité et sur l’incertitude de l’événement, nous prenons place dans le convoi.

6h00

Nous arrivons dans un nouveau champ. Le jour s’est levé, il y a quelque chose de rassurant après cette nuit sombre, éclairée uniquement à la lueur des feux et des tirs de lacrymos. Cela n’aura pas duré longtemps puisqu’à peine arrivés sur le terrain, nous entendons des cris, et de nouveau cet épais brouillard irritant, laissant tout juste deviner le cortège d’hommes casqués, avançant en rang, bien cachés derrière leurs boucliers.
Les tirs de lacrymos et de grenades commencent à atterrir sur les voitures et au hasard parmi les participants.

Nous sommes inquiets. Ce site est un cul-de-sac, coincé entre la rivière au fond (l’Oust), et deux fossés sur les côtés. Si la foule panique et recule trop, c’est un plongeon assuré dans l’eau. Dans ce contexte, la tension monte d’un coup, et les teufeurs commencent à tenter de se défendre en avançant vers les gendarmes mobiles. Quelques projectiles volent, ce qui les fait reculer. On respire de nouveau (dans tous les sens du terme). 

L’espace s’organise peu à peu et les premiers murs d’enceintes se montent.
L’ambiance n’est pas encore à la fête, mais les visages marqués des participant.es semblent se détendre.
Les équipes de Techno+ se rassemblent afin de choisir un emplacement adapté pour monter le dispositif.

6h30

Techno+ voit arriver de nouveaux blessés, que nous tentons de soigner comme nous pouvons au pied des camions. Au vu de leur affluence, l’équipe décide de déployer une première tente. Ce sera celle dédiée aux premiers soins et aux réassurances. Seulement plus tard seront montés le stand (non face aux sons comme à notre habitude mais face à l’entrée afin de pouvoir surveiller un éventuel assaut des forces de l’ordre) et la cuisine. Le choix a été fait de ne pas mettre notre mythique chill out afin d’éviter de mettre le public en danger en cas de nouvelle charge policière.

8h00

La tension diminue et les murs de sons s’éveillent.
A ce moment-là, nous n’avons toujours aucune nouvelle de la Préfecture que nous tentons pourtant de joindre depuis la nuit dernière…

A 8h30, nous contactons la Délégation Départementale d’Ille-et-Vilaine de l’ARS Bretagne (Agence Régionale de la Santé), afin de faire un premier bilan sanitaire. Nous faisons état de nombreux blessés, suite aux affrontements de la nuit jusqu’à la dernière charge au petit matin. Surtout, nous lui faisons part de notre besoin de relai pour les évacuations et prise en charge médicale. L’interlocutrice de l’ARS nous dit être en discussion sur “les modalités d’intervention des secours”, réfléchissant même à faire intervenir ceux-ci en civil car “elle a peur pour leur sécurité, les teufeurs seraient violents envers les uniformes”. Abasourdis par cette crainte fantasmée, nous rassurons l’ARS quant à l’accueil des secouristes, ainsi que la médiation de Techno+ en cas de difficultés.

D’après nos informations, l’ARS n’aurait été prévenue et invitée aux réunions de crise qu’à partir de 6 heures du matin, ce qui, si cela s’avérait exact, en dit long sur les préoccupations sanitaires des pouvoirs publics.

10h00

Toujours pas de police en vue. La fête a pris le dessus et l’équipe de Techno+ tient son stand habituel d’information et de matériel pour réduire les risques tout en continuant la réassurance et la bobologie sur de nombreuses blessures causées par la charge des forces de l’ordre.

Il faut préciser que nos équipes ne sont pas habituées à prendre en charge de tels soins, et que cela a été assez surprenant et choquant pour les volontaires qui les ont soignés. Et il n’y a, bien entendu, toujours pas de service ou poste de secours avancé mis en place par les autorités. A ce moment-là les accès sont toujours bloqués par les FDO, nous devons être à peu près 1500 personnes sur site. Personne ne rentre, mais personne ne peut sortir non plus, sauf à pied à travers champs…

Vers 10h30. Eric Bergeot, le référent national des fêtes amateures organisées par les jeunes, cherche à joindre Techno+. Il nous invite à rappeler le sous-préfet, M. Ranchère, qui ne voulait pas nous répondre jusque-là. Ce dernier nous ignorait, souhaitant s’entretenir avec une “association sérieuse”.
La présidente de Techno+ le rappelle. La conversation n’est pas très agréable, “maintenant qu’on est là”, il demande un état des lieux …

La seule chose qui intéressait M. Ranchère, c’était de savoir quand les participants partiraient comme s’il ignorait que les accès étaient bloqués par les forces de l’ordre dans les deux sens. Nous lui répondons qu’au vu des personnes blessées, de la fatigue et la mutilation dramatique survenue durant la nuit, les gens allaient avoir besoin d’un peu de temps pour se reposer avant de prendre la route, et qu’il ne fallait plus de violences. Il nous assure que c’est aussi sa priorité et il se met à insister sur l’importance des secours et de l’évacuation des blessés. Nous lui rappelons, poliment, que nous mettre la pression sur ce détail est un peu mal venu sachant que depuis la nuit dernière nous tentons de faire venir les secours. A notre question pleine d’espoir : “Mais du coup, qui pouvons-nous appeler ? Quelles équipes sont présentes à l’extérieur ? »
Il nous répondra : “Et bien, je ne sais pas encore, c’est encore en discussion…”
Il est midi, or il y a des blessés depuis depuis 23h, la veille.

Notre seul espoir suite à cette conversation reste le constat que tout le monde est choqué de la bavure de cette nuit, et qu’il n’y aura pas de nouvelle charge.
Dans les médias, la porte-parole de la Gendarmerie Nationale annonce que l’évacuation du site pourrait durer plusieurs heures voire un à deux jours car “il ne fallait plus mettre en danger personne”.

13h30

Nous apprenons qu’une charge pourrait avoir lieu vers 15h afin de faire évacuer le site.
Surpris, nous rappelons immédiatement le sous-préfet pour dire que la rumeur commence à circuler et que le public commence à s’inquiéter.

Il dément l’information. Dans le doute, nous prenons quand même le temps de lui rappeler la configuration plus que risquée du site, et les principes de sécurité routière, une partie du public n’étant pas en état de conduire. M.Ranchère ayant été Directeur Général de l’Institut National de Sécurité Routière et de Recherches, nous ne doutons pas qu’il mesurera le danger encouru.
Nous avons tout de même rappelé Eric Bergeot qui sortait d’une réunion avec le ministère de l’Intérieur, qui, d’après lui, aurait bien confirmé la charge. Nous lui parlons du démenti du sous-préfet, puis plus personne ne nous rappelle.

15h00

Il pleut. Pas de charge

16h00

… Non plus.
La pluie s’est arrêtée. Tout le monde se retrouve devant le son, heureux de danser, content d’être ensemble. La crainte d’un assaut s’éloigne au fur et à mesure que le soleil et la chaleur reviennent.

Durant la journée, nous avions des volontaires hors du site chargés de la veille média.

A 16h45, c’est l’association Freeform qui nous prévient via twitter que maintenant ça allait « charger pour de vrai » ! Autant à 15h les chaînes infos étaient en train de montrer en direct la teuf quasi en continue, autant à 17h elles sont toutes (BFM, LCI, CNEWS et France Info) passées sur le match de foot.

L’événement n’était plus visible en direct pendant au moins 30 minutes. Au même moment, les journalistes indiquent via twitter que l’accès au site leur était interdit. C’est précisément à ce moment que l’assaut a commencé, à l’abri des caméras. Puis les premières images et vidéos des teufeurs eux-même, pris dans la nasse, montrant l’intensité des jets de lacrymo et les destructions de matériel, ont commencé à circuler…

Ni secours ni journalistes n’ont l’autorisation de rentrer sur le site. Nous étions pris au piège. Seul témoin, le regard unique de l’hélicoptère de gendarmerie qui nous survole.

17h00

Nous commençons à entendre des bruits sourds, on observe les fumées, on sent les odeurs de gaz. Début de l’encerclement, canardage de lacrymo et de grenades de désencerclement avec usage de LBD. Tous les coups semblent permis. L’ordre : neutraliser à tout prix.

Dès le début, le stand de Techno+ est visé. Nous étions complètement asphyxiés. Trois palets de lacrymo seront retrouvés dans notre poste de soin, et plusieurs au sein du campement et autour de nos véhicules. Des dossiers de chaises de camping ont été brûlés par ces grenades incandescentes.

Soudain, nous voyons notre tente de réassurance se mettre à fumer massivement. Nous nous précipitons à l’intérieur pour en sortir les deux personnes inconscientes qui s’y reposaient. Nous finirons par les installer sur des gros coussins à l’extérieur. Même si nous craignions les lancers de projectiles divers pour eux et pour nous, cela restait toujours mieux que la brûlure des gaz dans un espace clos…

Au même moment, une jeune fille est amenée au stand de Techno+. Elle est en larmes, elle a la bouche en sang. Son entourage nous explique qu’elle dormait au moment de la charge, et qu’un éclat de grenade est venu lui trouer la joue. Elle a, en effet, perdu plusieurs dents. Choquée, elle est inconsolable. Choqués, nous sommes impuissants… 

Nous rappelons l’ARS, il faut faire quelque chose ! Les gendarmes mobiles tirent sur notre dispositif, nous avons de nouveau des blessés nécessitant des soins importants qui nous arrivent, il faut qu’ils réagissent ! Notre interlocuteur nous promet de rendre immédiatement compte au bureau du Préfet et de passer notre numéro au commandant du SDIS 35, les Sapeurs Pompiers d’Ille-et-Vilaine. 

Au stand, dans le feu de l’action, certains.es volontaires distribuent du sérum physiologique. Rapidement aveuglé.e.s et larmoyant.e.s, plusieurs personnes du public passent alors derrière le stand pour nous nettoyer les yeux à l’aide des pipettes que nous leur distribuons. Échange de solidarité touchant, dans ce moment de chaos sanglant. 

Durant tout l’assaut, les salves de gaz se sont enchaînées, repoussant un public aveuglé, permettant aux gendarmes de se rapprocher, au fur et à mesure, des différents sounds systèmes.C’est ainsi, en dehors de tout cadre légal, qu’une fois un son encerclé par leurs unités, armés de haches, de masses et de matraques, certains gendarmes détruisent le matériel de sonorisation, les amplificateurs, les ordinateurs, les groupes électrogènes…, tandis que d’autres se chargent de maintenir les teufeurs à distance. Puis ils passent au son d’à côté, jusqu’à avoir détruit tout le matériel. On entend les personnes leur crier de saisir le matériel, ou bien qu’il suffit de débrancher le câble pour rendre le son inopérant, mais on l’a bien compris, ils sont là pour tout mettre hors d’usage. Vêtus de leur tenue d’intervention, de casques, de masques à gaz, ils sont difficilement identifiables. Aucun ne porte de RIO, le matricule individuel obligatoire pour tout agent sous l’autorité du ministère de l’Intérieur. 

Trente minutes après le début de leur assaut, (trente minutes qui ont paru des heures), les unités repartent comme elles sont arrivées, derrière leur épais écran de fumée, en balançant des grenades et lacrymos, quelques instruments de musique et de sonorisation sous le bras pour la communication officielle. 

Une ambiance très particulière prend alors place dans la teuf. Tout le monde semble abasourdi, choqué. Des personnes pleurent, d’autres cherchent leurs potes, leurs chiens. Nous nous rapprochons des sons afin de constater les dégâts et prendre des nouvelles des participants. Il s’avère finalement que personne n’a été visiblement interpellé. Seul le matériel était ciblé. Nous cherchons aussi les personnes qui auraient besoin de soin.

17h40

Les pompiers du SDIS 35 appellent enfin Techno+. Ils demandent s‘il y a des blessés. Dur de rester calme…  Bien sûr qu’il y a des blessés, depuis hier soir 23h, il y a des blessés. Depuis ce matin il y a des blessés, et maintenant, il y en a encore plus. La vraie question est plutôt : “Quand venez-vous nous aider ?” Le chef de secteur du SDIS nous répond qu’ils n’ont toujours pas encore reçu l’autorisation de dégager un couloir. Lui aussi parle du danger pour ses équipes car les teufeurs seraient dangereux… Bref, ce serait plus simple que nous, Techno+, menions les blessés à l’extérieur.
Nous refusons !  Nous ne sommes ni protégés, ni équipés pour évacuer nous même des victimes. De plus, les gendarmes ne laissent toujours personne sortir du site ! Nous avons l’impression que nul ne comprend ce qu’il se passe, grand moment de solitude, fort sentiment de frustration. 

18h30 

Après de nombreux appels téléphoniques et de négociations en tout genre avec le SDIS 35, nous voyons, enfin, un escadron de véhicules de secours arriver.
Soulagement général. Les pompiers arrivent vers notre dispositif. A la descente de leur véhicule, l’ensemble du public, présenté en boucle par les médias depuis le matin comme de violents rebelles allergiques aux uniformes, se met à applaudir.

Ils évacueront quatre personnes, les dernières accueillies pendant l’assaut de 17h. Les autres, nous les avons perdus pendant les mouvements de foule. Beaucoup  de personnes ont fui le terrain ou se sont réfugiés dans leur véhicule, et nous ne parviendrons pas à retrouver tout le monde.

Une fois les personnes évacuées, même s’ils sont soulagés, les volontaires restent sous l’émotion. Beaucoup ont eu peur, voire très peur. Ce qui montre cependant le courage de cette équipe, c’est que personne n’a paniqué. Des volontaires ont été choqués, par les blessures, choqués d’avoir dû “malmener” des blessés pour les remettre en sécurité, les protéger des forces de l’ordre et de leurs armes. Choqués que les tentes de Techno+ aient été visées, que les secours ne soient pas intervenus plus tôt, que le sous-préfet nous ait menti. 

Une fois la fête réellement terminée, nous décidons de ranger le dispositif et de partir. Plus personne ne souhaite vraiment rester là. Nous avons besoin de repos, et la crainte d’une nouvelle attaque à n’importe quel moment du jour ou de la nuit nous empêche de fermer l’œil.

L’intervention de Techno+ au teknival de Redon prend fin à 21h30, après un passage de relai du contact des secours à des teufeurs de confiance restés  sur place en cas de besoin.

En sortant, c’est devant un bataillon entier de gendarmes mobiles, de camions et de CRS que nous passons. Nous garderons tous en souvenir leurs regards et leurs sourires de satisfaction.

Les volontaires de Techno + durant cette intervention ont pris sur eux, à leur dépends, afin de venir en aide à leur communauté. Ils n’ont heureusement pas été blessés physiquement comme les victimes dont ils se sont occupés. Cependant, après ce Teknival des Musiques Interdites, nombreux sont ceux qui continuent encore aujourd’hui à faire des cauchemars, à être choqués par ce qu’ils ont vécu. Une cellule d’aide psychologique a pu être mise en place grâce à l’aide de partenaires associatifs et de volontaires psychologues.

22 Victimes blessées prises en charges par les volontaires de Techno+

Ce chiffre est un minimum. Combien de victimes blessé·es y a-t-il eu lors du teknival des Musiques Interdites le 19 juin 2021 ?

Au-delà des 22 victimes que les équipes de Techno+ ont rencontré lors de leur maraudes et à notre poste de soin, il est difficile de le savoir, car à l’instar du jeune qui a perdu sa main, la plupart des blessé·es ont été évacué·es par leurs propres moyens et non comptabilisé par les autorités, dont de toute façon la seule priorité dans ce comptage macabre étant que le nombre de policiers blessés soit toujours supérieur à celui des jeunes qui, nous devons toujours le rappeler, le marteler, ne venaient ici que pour danser et fêter la vie nouvelle, après qu’un an leur fut enlevé par le Covid.

Tout au long de son intervention (pendant le trajet et jusqu’au départ du site) Techno+ a tenté de maintenir le lien avec les personnes d’astreinte de l’Agence Régionale de Santé car il n’y avait pas de relais médical sur place pour les gens blessés, pas de dispositif de secours prévu.

  1. Vers 4h. Une personne de 20 ans qui s’est prise un éclat de grenade sur la malléole, elle ne sentait plus sa jambe. C’était sa première free-party. Comme on était en pleine nasse, nous n’avons pas pu l’évacuer du site, ses amis ont fini par prendre le relais. Nous avons reçu un SMS à la fin du weekend. Elle est finalement partie aux urgences, accompagnée par ses amis. Verdict : Traumatisme à la malléole et mise sous antibiotiques car infection de la jambe.
  1. 4h10. Une plaie ouverte au mollet de la taille d’une pièce de 2€, suite à un tir de grenade.
  1. 4h30. Une personne retrouvée en état de choc à genoux. Il avait été menotté, puis amené à un camion de CRS où il s’est fait taper dessus à coup de livres puis relâché torse nu dans la nasse… On l’a aidé à rejoindre la route à travers la forêt avec nous et on l’a rassuré jusqu’à ce qu’il retrouve un ami. C’était sa première teuf. Extrêmement choqué. A dit en pleurant qu’il ”n’était pas venu pour ça”.
  1. 6h30. Un jeune homme s’est pris un tir de LBD entre les deux yeux durant l’assaut de samedi matin. Beaucoup de sang, une plaie qui méritait des points de suture et une radiographie mais faute de pouvoir évacuer, nous avons temporisé comme nous pouvions avec des strips et des pansements. Il venait nous voir régulièrement (à 10h30 puis une autre fois dans l’après-midi, accompagné de ses amis afin de refaire ses pansements. Au-delà du doute de fracture du nez, nous étions tous inquiets par le risque de traumatisme crânien suite à la violence du choc. N’a pas pu être évacué…
  1. Vers 7h. Un homme a eu le mollet très abîmé par un impact  de LBD ou de grenade  lacrymogène. Le mollet avait triplé de volume.
  1. 7h30. Un homme venu pour des plaies sur tout l’avant bras suite à des éclats de grenade.  Il était hémophile, son bras devenait rapidement violet d’hématomes.
  1. 8h30. Un jeune garçon, venu nous voir suite à un choc à la main. Une plaie pas très grave mais un œdème de la main important et une douleur au poignet. Nous lui avons bricolé une attelle “de fortune” à partir d’une branche d’arbre, puis il est revenu nous voir dans l’après midi vers 15h car toujours douloureux. Possible entorse importante, nous lui avons donné de la glace pour tenter de faire diminuer l’œdème et la douleur, mais sans pouvoir, hélas, faire grand chose d’autre sans avis médical. 
  1. Vers 8h40. Une personne avec une plaie à la tête suite à des affrontements avec les FDO.
  1. 8h50. Une autre personne avec une plaie à la tête suite à des affrontements avec les FDO.
  1. 9h. Jeune femme avec un hématome de 15cm à l’intérieur de la cuisse gauche suite à 1 tir de LBD.
  1. 10h. Une plaie ouverte au doigt suite à des éclats de grenade.
  1. 10h05. Un homme avec un œdème au bras suite à un coup de matraque.
  1. 11h43. Une brûlure à la jambe causée par un palet de lacrymo.
  1. 12h20. Plusieurs plaies, certaines ulcérantes, et brûlures à la jambes suite aux éclats d’une grenade.
  1. 12h35. Un homme à la cheville très enflée suite à un tir de lacrymo.
  1. 14h30. Homme avec plaies légères sur tout l’avant bras suite affrontements avec  FDO.
  1. 16h20. Une brûlure au doigt causée par un palet de lacrymo.
  1. 17h00. Un cas de malaise suite à la charge des FDO.
  1. 17h05. Jeune femme inconsciente et sous surveillance dans notre dispositif. Était allongé sur un lit de réassurance depuis quelques heures (dans l’attente d’un avis médical). La tente se met à fumer très fort. Elle sera sortie par notre équipe de la tente en urgence. Les FDO avaient tiré à l’intérieur de notre dispositif et plusieurs palets de lacrymo ont été retrouvés sous son lit. Placée dehors, toujours inconsciente et le visage brûlé par les gaz, elle sera évacuée à 18h45 à l’arrivée des secours.
  1. 17h10. Une personne s’est prise un bout de grenade qui lui a transpercé la joue et détruit une partie des dents et de la mâchoire. Les volontaires ont dû attendre avec elle pendant 1h30 le temps que les pompiers arrivent sans rien pouvoir faire contre sa douleur … Ils ne pouvaient pas venir avant car le Préfet n’avait pas donné son feu vert pour qu’ils puissent rentrer sur le site à cause du risque pour leur sécurité … Il n’y avait ni Protection Civile ni Croix Rouge, juste Techno+ sur place
  1. 17h30. Un jeune homme, déclarant avoir reçu un tir tendu et être retombé sur le projectile incandescent => Importante contusion sur la zone haute du grand fessier et brûlure sur moyen et grand fessier.
  2. Vers 20h15. Une jeune femme fait une crise convulsive dans sa voiture. Nous prévenons les secours qui arriverons enfin. La jeune femme reprend ses esprits. Elle refuse d’être évacuée mais explique sa crise par la fatigue et l’émotion liée aux charges des FDO durant tout le weekend.

25 réflexions au sujet de “Teknival de Redon du 19 juin 2021 : Techno+ témoigne”

  1. c est déplorable de voir ce que devient notre france et nos policiers je suis trés en colére et tellement stupefaite de voir comment les fdo ont detruit le matos et tabassé tous ces jeunes honte à eux au préfet et à notre gouvernement laissez nos toffeurs s éclater ils ne font de mal à personne mon fils yann 22 ans dcd en 2019 faisait partie de ces inconditionnels de teknival il doit etre furieux de là haut

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  2. Incroyable, j’ai peur pour ma jeunesse, peur pour mon pays, et le comportement des policiers me donne envie de me battre. C’est désolant. Ils devraient être là pour la paix et l’entente sociale, mais ne créent que des sentiments de haine et d’insécurité.

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  3. Quelle ignominie… Dans quel monde on vie.
    J’ai eu les larmes aux yeux en lisant votre article.
    Merci pour vos actions et votre courage Techno+ vous avez tout notre soutien et aux victimes aussi!
    Vous faites bien de dénoncer tout ça!

    Amicalement un teufeur du Var

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  4. Je suis sidérée, atterrée et extrêmement choquée par cette lecture. Je savais qu il y avait des bavures policières mais je l associais aux manifestations où à des cas particulier mais là c’est vraiment terrifiant ! Vous vous êtes retrouvés dans un traquenard et montré l exemple de ce qui peut nous arriver si on continue à faire des soirées, dans quel pays sommes nous ?!!! Je me demandais si il y avait un stand de Rdr sur le site ce jour là et ce matin j ai reçu votre mail. Même si vous avez rencontrés de grandes difficultés pour évacuer les blessés heureusement que vous étiez là ! Je tire un grand chapeau à l équipe présente à cet événement, à la lecture de votre intervention je constate que vous avez fait tout ce qu’il fallait et je suis épatée par le sang froid dont vous avez fait preuve. L absence de soutien et l angoisse que vous avez dû vivre est inacceptable et certainement encore plus traumatisantes pour les jeunes bénévoles peu habitué au milieu. Encore une fois bravo pour votre intervention et ce superbe écrit qui doit rester visible par tous. On ne peut pas en rester là !!! Merci techno plus

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  5. Redon, c’est en France ? Pays des « Droits de l’homme et de la Liberté » ?
    Cette jeunesse, qui a fait preuve d’une grande civilité en s’adaptant aux trois confinements successifs, censés sauver quelques personnes âgées, se fait matraquer ? Encerclée dans un cul de sac et bombardée sans aucune assistance sanitaire ?
    Tout cela pour empêcher cette jeunesse de, enfin (!), pouvoir à nouveau taper du pied ensemble, avec le sourire jusqu’aux oreilles sur des rythmes de transe jusqu’au petit matin… dans un émouvant esprit de bienveillance…
    Ok, je ne connais pas tous les tenants et aboutissants de l’organisation de cette teknival, ils n’ont pas du demander ou avoir l’autorisation pour cette fête mais la leur aurait on donné ? Pourquoi interdire à ces jeunes le droit de vivre leur vie ? Ne serait il pas plus intelligent de les aider avec concertation à organiser leurs évènements, au lieu de dépenser des milliers d’euros dans des grenades, des bombes lacrymo, des bataillons de flics qui ne font que créer des scènes de guerre alors que ces jeunes n’aspirent qu’à la paix !
    Un énorme bravo et remerciement à toute l’équipe de techno+ à la fois pour vos actions et témoignages.
    Une maman très en colère, Véronique Wecxsteen

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  6. Darmanin vient d’annoncer l’octroi d’un milliard d’euros pour la police et pour les gendarmes aussi !
    Ami.es teuffeur.euses, courage, nous n’avons pas fini de nous faire éclater…
    ✊ Résistance !

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  7. Force à vous techno+, j’espere que vos volontaires n’aurons plus a faire à autant de bêtise, et que le préfet, et les personnes responsable en prendrons pour leur grades, même si c’est un peu dans nos rêves…

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  8. Honte et déshonneur de la police, tirer à vue sur des jeunes techno-festivaliers en train de danser quand on est harnaché façon robotcops, voilà une belle lâcheté et le mot est faible. Je me demande comment ces mecs peuvent dormir tranquille et comment peuvent-ils raconter ça à leurs enfants, pauvres types. Malgré tout les vrais responsables, bien à l’abri dans leurs bureaux sont encore plus coupables, sans parler des responsables politiques jusqu’au plus haut niveau. On donnera notre avis là-dessus aux prochaines présidentielles, comptez sur nous. Je suis révolté de voir ces bandes de voyous en uniforme et en roue libre accepter des ordres de ce calibre, le mot est bien choisi. De tous temps les condés, matraques et bottes à clous, on cassé la gueule au plus faibles, y-a-t-il une épreuve de passage à tabac au CAP de la police républicaine? J’ai 72 ans, des enfants qui participent à ces fêtes techno et je les soutiens. Liberté, liberté chérie, comme précisée dans notre hymne national, que ces abrutis de keufs chantent au garde à vous maintes fois dans les rassemblements officiels. Je vous méprise et vous pisse à la raie, sans toucher les bords et avec du gravier. Quand j’étais jeune on vous appelait les gardiens de la paix, mon père en était un et c’était un brave homme. J’arrête là, ce n’est pas nécessaire d’en dire plus, sauf que mon mépris va croissant envers vous, bien que vous ne soyez pas tous de la même farine, tant s’en faut. Méditez si vous le pouvez ce qui est écrit au fronton de nos mairies, liberté, égalité, fraternité. Des gens sont morts pour pouvoir porter haut cette fière devise et l’Ancien régime devint la République dont vous êtes redevables.
    Salut et fraternité.

    GG

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  9. Total respect, heureusement qu’il y a des bénévoles comme vous. Je vous félicite c’est vraiment du super taf pour une association pas sérieuse.^^

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  10. Bravo à toutes les équipes de techno+. J’ai bossé 13 années avec AIDES en rdr et ce qui s’est passé est inacceptable. Les ars vont devoir également rendre des comptes. Ce compte rendu en sera une preuve. Bon courage à tout.e.s. Encore une fois tout mon soutient.

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