« La teuf, c’est être libre »… La crise sanitaire a-t-elle dopé la fréquentation des rave parties ? – Interview complète de Techno+

Le 25/08/2021 20 minutes publiait un article sur les free parties contenant des extraits d’entretien donné au journaliste Camille Allain. Nous publions ici, l’intégralité de nos réponses.

Avez-vous la sensation que le nombre de free-party est en augmentation cet été ?

Depuis le mois de mai, à la fin du 3ème confinement, il y a effectivement eu une reprise importante des free parties. Leur nombre est difficile à évaluer car pour combien de fêtes découvertes y a-t-il de fêtes qui passent en sous les radars ? Le weekend du 31 juillet, une mobilisation en soutien aux violence qui se sont déroulées à Redon, appelée Nuit de Meutes, a permis de recenser plus d’une centaine de fêtes rassemblant environ 60 000 teufeurs. De là impossible toute de même de conclure qu’il y a eu plus de free parties l’été 2021 qu’en 2019 avant le COVID. Avant l’épidémie, le ministère de l’Intérieur estimait à 4000 le nombre de free parties par an soit 76 par weekend en moyenne.

Ce qui est sûr est que la visibilité médiatique des free parties a augmenté depuis l’apparition de mesures sanitaires, proportionnellement leur répression aussi. Le Fonds de Soutien Juridique des Sound System a traité 2 fois plus de dossiers en 2020 qu’en 2019 alors que le nombre de fêtes a considérablement diminué du fait de l’épidémie.

Si oui, êtes vous surpris de ce « regain de forme » du mouvement ?

Les free parties s’inscrivent dans la durée depuis presque 30 ans le paysage festif et culturel français. Il n’est donc pas étonnant au début de l’été, au moment où la France se déconfine et où les mesures sanitaires s’assouplissent dans tous les secteurs que les free parties reprennent également, d’autant plus que l’offre festive est moins importante que d’habitude. N’oublions pas que le secteur de la fête (clubs, concerts, festivals…) est celui qui a subi et subi encore le plus de restrictions.

La rave party de Redon aurait pu faire peur à certains participants après l’intervention hasardeuse des forces de l’ordre, que vous avez par ailleurs critiquée. Cela ne semble pas être le cas.

Tous les amateurs de free party savent que le mouvement est né en Angleterre d’une violente répression policière dès la fin des années 1980 et de l’acharnement judiciaire du début des années 1990. Chaque nouvel épisode répressif est l’occasion de rappeler aux nouveaux venus dans le mouvement les batailles et les martyrs du passé depuis les affrontements de Stonehenge en 1985 jusqu’au décès de Steve en 2019, en passant par l’amendement Mariani-Vaillant en 2001 et plus récemment le jeune qui a eu la main arrachée à Redon. Cette histoire de la résistance festive renforce l’adhésion à ce type de fête. On peut regretter cette spirale de violence mais paradoxalement c’est une des raisons de la cohésion du mouvement et de sa capacité à réagir à la violence de l’État.

L’aspect jugé liberticide de certaines mesures sanitaires peut-il expliquer ce goût pour les rassemblements non déclarés ?

Bien sûr ! Et là encore le mouvement free party se crée dès le départ sur la défense de libertés individuelles et collectives : la liberté d’écouter la musique techno, que certains veulent interdire, et de se rassembler (Criminal Justice and Public Order Act de 1994 et Circulaire Pasqua de 1995), la liberté de disposer de son corps qu’il s’agisse d’orientation sexuelle ou de consommation de produits psychoactifs, la liberté de ne pas être juste spectateur de la fête mais d’y contribuer de façon amateur en dehors du secteur professionnel ou marchand, la liberté de se déplacer et de s’installer… Quand la techno s’est démocratisée elle est devenue aussi bien l’hymne de la chute du mur de Berlin, que celui de la Gay Pride par exemple.

Depuis le premier confinement de mars 2020, ce qui vivent les free parties à la marge depuis 30 ans est devenu la norme pour tous les types de fêtes puisqu’elles sont sont toutes devenues clandestines du jour au lendemain. Le concept de résistance festive, la philosophie du mouvement Free Party, qui veut que la fête devienne le moyen et la forme pour revendiquer quelque chose, permet d’apparenter l’interdiction de ces fêtes à celle d’une expression politique. Concrètement empêcher ces fêtes, c’est comme empêcher les gens de voter. Quand on parle d’abstention record chez les jeunes, il faudrait plutôt regarder où ces jeunes mettent leur engagement politique aujourd’hui. En janvier 2020, la préfecture de police de Paris, a tout simplement interdit, par la violence, les chars de musiques techno de participer aux manifestations de soutien au monde de la culture. Ne comprenait-elle pas ou au contraire trop bien le caractère politique d’une telle manifestation festive ? Participer à une fête n’a jamais autant été une acte politique qu’aujourd’hui.

Attention cependant à ne pas coller d’étiquette antivax ou antimasque aux teufeurs. Dans la situation actuelle, le mouvement a gardé son caractère inclusif et y accueille tout le monde. En matière de santé c’est la responsabilisation individuelle qui prévaut : les flyers et infolines recommandent souvent au gens de se faire tester avant de venir et à l’issue de la fête et d’avoir un masque avec soi. En décembre dernier nous avions mené une enquête sur comment l’épidémie a changé les comportements des teufeurs quand ils font la fête pour aller au delà des idées reçues.

Privée de liberté, la jeunesse a-t-elle besoin de ces fêtes pour s’amuser ?

Sociologiquement, la place indispensable de la fête dans nos sociétés n’est plus à démontrer, et pas seulement pour la jeunesse. Aujourd’hui en free partie, c’est 2 voire 3 générations qui se côtoient. Les amateurs free parties risquent depuis 30 ans, des amendes, des poursuites judiciaires, la perte de leur permis de conduire, des violences physiques, la réprobation morale de leur entourage pour continuer à aller dans ce type de fêtes car ils y trouvent un espace de libertés et de résistances qui n’existe nulle part ailleurs et qui vaut la peine de prendre tous ces risques.

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